[Avis] Eau Noire - Christian Dior


L'arrivée d'Hedi Slimane à la tête des collections Dior Homme a été une véritable bénédiction pour les parfums masculins de la maison. Pour la grande distribution, ce fut la naissance en 2005 de Dior Homme, un superbe iris, élégant et assez inhabituel pour un masculin.

Le vrai projet, pourtant, qui tenait à cœur à Hedi Slimane, au niveau des parfums homme, était cette collection de trois colognes, trois fragrances raffinées à la composition, courte, ciselée: la Cologne Blanche pour le jour, la plus traditionnelle, hespéridée; l'Eau Noire pour le soir; et Bois d'Argent le poudré, le balsamique, entre les deux. La réalisation a été confiée aux talentueux Francis Kurkdjian (Le Mâle de Gaultier, les Indult), pour les deux premiers, et Annick Menardo (Hypnotic Poison pour Dior, Miss Me de Stella Cadente, Bois d'Arménie de Guerlain) pour le dernier.

Slimane s'est, semble-t-il, étroitement impliqué dans la conception, qui a pris pas moins de trois ans. Parmi les trois opus, c'est l'Eau Noire qui est la plus personnelle: elle a été composée pratiquement sur mesure pour lui, selon ses goûts, pour remplacer le parfum qu'il portait depuis ses 11 ans.
Si je puis me permettre, au vu du résultat, M.Slimane a fort bon goût, et c'est un euphémisme.


Notes de tête: absolu feuilles de thym blanc, absolu sauge sclarée
Note de cœur: lavande de Barrême, cèdre de Virginie
Notes de fond: accord bois de violette, infusion de gousses de vanille bourbon

La première note qui s'exhale de l'Eau Noire est un bouquet profondément aromatique, thym surtout, sauge un peu, et où transparaît déjà la lavande. Sur le papier, la combinaison de ces notes pourrait faire penser à une bouffée de Provence, ou à une herboristerie médiévale... mais si le départ d'Eau Noire tient, effectivement, un peu des deux, ces notes aromatiques se révèlent surtout singulièrement attirantes, nuançant d'une certaine profondeur herbale les premiers effluves de lavande. Cette lavande, qui s'affirme rapidement, est saisissante de réalité, une vraie lavande tridimensionnelle, sèche, brûlée par le soleil.

Cette lavande se sucre doucement en cœur, bientôt rejointe par une note manifeste, évidente, bien que curieusement absente de la composition officielle: l'immortelle! Les accents caramélisés de la fleur viennent faire écho à la tonalité sucrée croissante de la lavande, tandis que ses relents de curry se marient heureusement avec les aromates qui bordent toujours la fragrance.
Si dans Sables, d'Annick Goutal, l'immortelle se faisait baroque protagoniste, elle se tient, ici, plus modestement dans le rang, partageant l'avant-plan avec la lavande, pour composer un chœur à la fois doucement oriental et aromatique, aux allures de fougère, avant de se finir sur un fond vanillé toujours teinté d'accents caramélisés.

Rappelons que l'appellation de "cologne" se réfère, ici, à la concentration (c'est-à-dire le degré de concentration inférieur à l'eau de toilette, à environ 7%), et pas à la composition hespéridée traditionnelle; la tenue de la fragrance, déjà satisfaisante, est particulièrement bonne pour cette concentration.


Pris dans son ensemble, ce triptyque de colognes est une grande réussite, d'une rare élégance... et parmi les trois, l'Eau Noire est tout simplement irrésistible. Par son travail autour de la lavande, elle joue sur le registre "masculin traditionnel rétro", mais le détourne suffisamment, par l'ajout de l'immortelle, pour lui donner un caractère tout particulier, très distinctif.
Sur un homme, l'Eau Noire conciliera ainsi un fond confortablement familier et une originalité notable dans une tapisserie sans accroc, d'un chic fou. Sur une femme, elle sera peut-être un peu plus inhabituelle, une alternative plus policée à Sables, par exemple.
Dans tous les cas, elle sera superbe.



Maison: Christian Dior (Dior Homme)
Créateur: Francis Kurkdjian
Année de création: 2004
Famille: oriental-fougère
Disponible en eau de cologne, 125 ml (90 EUR), 250 ml et 500 ml, dans les boutiques et espaces Dior Homme et dans la boutique en ligne Dior Homme. Une bougie coordonnée est disponible.


[Avis] L - Lolita Lempicka

Loin de l'univers d'elfes des bois du premier parfum de Lolita Lempicka, c'est cette fois dans le monde de la Petite Sirène que ce "souvenir de peau effleurée de soleil et de vagues", simplement baptisé "L", nous invite.

La réalisation a été confiée à Maurice Roucel, et cela se... sent: je trouve à L une ressemblance assez évidente avec un autre de ses parfums, le confidentiel Musc Ravageur, sorti chez Frédéric Malle.

L est décrit comme un "oriental frais", mais j'avoue avoir peine à y trouver de la fraîcheur. Pour moi, c'est au contraire un oriental vanillé des plus gourmands, épais et sucré comme une pâtisserie.


Notes de tête: orange amère, bergamote, cannelle
Notes de cœur: immortelle
Notes de fond: santal de Mysore, fève tonka, muscs, vanille

L s'ouvre sur une bouffée presque effervescente de cannelle, mêlée de notes hespéridées qui ont l'amertume des feuilles d'oranger chiffonnées dans la main.
Arrive rapidement l'originalité principale de la fragrance: bien vite, elle se fait à la fois très sucrée et... salée! C'est bien le "baiser salé" promis, surprenant mais somme toute agréable, la combinaison des deux facettes rappelant immanquablement la gourmandise des caramels au beurre salé.

Cet effet, toujours généreusement saupoudré de cannelle, se prolonge en cœur. Les accents curieusement caramélisés-goudronnés de l'immortelle s'y font plus manifestes, mais ils restent doux et relativement discrets, en tout cas par rapport aux quelques autres fragrances travaillées autour de cette note (comme Sables de Goutal ou Eau Noire de Dior). Ils s'accentuent un peu au fil du temps, tandis que les notes de sel et de cannelle s'estompent après de longues heures. En toute fin de tenue (excellente, d'ailleurs) reste un fond chaleureux, vanillé.

Si L partage avec Musc Ravageur une certaine touche que je ne pourrais qualifier que de "grasse", l'effet "beignet" y est nettement moins marqué. C'est un peu comme si Maurice Roucel avait pris l'essence musc-vanille-cannelle de sa création pour Frédéric Malle et l'avait adaptée à l'esprit conte de fées de Lolita Lempicka, pour en faire une version plus sucrée, plus gentille, et plus "propre", aussi, sans ce côté... ravageur.

Il en résulte un parfum très joli, très gourmand, intéressant par son effet sucré-salé épicé, mais à peu près aussi léger qu'un kouign amann. A manier, donc, avec modération, la jolie sirène pouvant se révéler franchement écoeurante à trop hautes doses.

Mention spéciale aussi pour le flacon-galet, ravissant sommet de kitsch avec ses breloques sous-marines... (mais qui semble avoir parfois tendance à se déglinguer, par ailleurs!)


Test de la version eau de parfum.


Maison: Lolita Lempicka
Créateur: Maurice Roucel
Année de création: 2006
Famille: oriental-vanillé
Disponible en Eau de Parfum,
vapo 50 ml (63 EUR) ou 80 ml (81 EUR); en Eau de Parfum concentrée, flacon-bille de sac 10 ml (44 EUR); et en Extrait de parfum, flacon 15 ml (124 EUR). Une large gamme de produits coordonnés ("Bain de Sirène") est disponible. En parfumerie.


[Avis] Sables - Annick Goutal


"...qu'est-ce que c'est que CA??"

Qui essaie par hasard Sables, d'Annick Goutal, sans savoir à quoi s'attendre, s'expose à une surprise de taille.

C'est que la note d'immortelle sauvage (Helichrysum italicum) présente, omniprésente, toute-puissante même, dès le début de la fragrance, est... une curiosité à part entière.

Imaginez une senteur sombre et épaisse, à mi-chemin entre le caramel liquide et le goudron, une senteur qui rappelle le sucre brûlé et le sirop d'érable, mais dans lesquels le sucre aurait été remplacé par du sel... puis ajoutez une solide pincée de curry et de fenouil anisé. Voilà pour l'immortelle.

Maintenant, ajoutez à cette immortelle un fond de santal et de vanille, et donnez un tour de poivre du moulin.

Enfin, tournez le volume à fond: voici Sables.


Composition : immortelles sauvages, poivre d'Indonésie, santal, vanille, ambre

Ce départ tonitruant d'immortelle épicée se poursuit dans un très long decrescendo: Sables ne donne pas l'impression d'être construit selon la traditionnelle pyramide olfactive, avec ses notes de tête évanescentes. Le cœur de la fragrance est là, armé de pied en cap, dès la vaporisation, et va juste en s'amenuisant au fil du temps. Des notes ambrées de foin/tabac doux se font peut-être un peu plus présentes sur la fin, mais c'est toujours le même parfum, chaud et sec comme la garrigue... et vu la tenue extraordinaire de Sables (une exception pour la maison, d'ailleurs, à plus forte raison pour une eau de toilette), il va vous accompagner longtemps!


Vous l'aurez compris: Sables ne fait pas de quartier.
C'est un parfum extrêmement original, puissant et sans compromis, une curiosité qui va soit repousser, soit envoûter...
Il est présenté comme un masculin, mais son originalité même le rend, je trouve, parfaitement androgyne.

Pour la petite histoire, Annick Goutal avait pensé ce parfum pour son mari, en souvenir d'un voyage qu'ils avaient fait en Corse, avec ses dunes constellées des petites grappes jaunes des fleurs d'immortelle sauvage qui l'avaient marqué... vu le superbe résultat, c'est là une très belle déclaration d'amour.



Maison: Annick Goutal
Créateur: Isabelle Doyen
Année de création: 1985
Famille: oriental-boisé
Disponible en eau de toilette,
100 ml (72 EUR), en parfumeries sélectionnées, dans les boutiques Annick Goutal et sur le site de la maison. On peut le trouver chez certains discounters en ligne.


[Avis] Tolu - Ormonde Jayne


Ormonde Jayne est une maison anglaise fondée en 2002 par Linda Pilkington. Au départ, un seul parfum était proposé dans sa boutique londonienne: Ormonde, fragrance unique, végétale et sombre, aux allures de sève vénéneuse et pourtant enchanteresse. Voilà qui donnait le ton!


Depuis, le catalogue s'est enrichi de neuf autres parfums au style bien reconnaissable: des fragrances d'allure élégamment classique, mais composées avec des matières premières relativement peu utilisées, voire uniques, et d'excellente qualité.

Floraux, floraux-orientaux, masculins, ils partagent tous, à travers la gamme, une certaine harmonie, une "Ormonade" distinctive, base verte-boisée-musquée très présente d'un parfum à l'autre.

Parmi les orientaux de la gamme, Tolu, qui tire son nom de son ingrédient-vedette, le baume éponyme, est l'un de ceux qui m'a le plus intriguée.


Notes de tête: baies de genévrier, fleur d'oranger, sauge sclarée
Notes de cœur: orchidée, rose du Maroc, muguet
Notes de fond: baume Tolu, tonka, encens, ambre



Tolu prend un beau départ, assez lumineux, de fleur d'oranger acidulée et discrète, approfondie par les notes vertes de la sauge et, surtout, par les accents aromatiques des baies de genévrier très présentes.

Ces fugaces notes de tête cèdent rapidement le pas à un cœur où, si bouquet floral il y a, il reste extrêmement discret: c'est surtout la suave chaleur balsamique du baume Tolu qui se fait sentir. S'y mêle au départ une surprenante et intense bouffée d'indoles, senteur étrangement animale qu'on retrouve dans certaines fleurs comme le jasmin. Je dois bien avouer qu'au premier essai, cette touche animalisée m'a déroutée, par sa puissance et par son contraste avec la tonalité somme toute classique du parfum... mais j'ai fini par l'apprécier de plus en plus au fil des essais.

Tolu, après ces métamorphoses rapides, finit par se stabiliser sur un cœur résineux balsamique, un peu animalisé, toujours teinté des accents vanillés-cannelle-girofle du baume Tolu et d'une touche prononcée d'écorce d'orange, sur un lit d'ambre où vient flotter un peu d'encens.


Le tout compose un très bel oriental, qui a l'originalité d'être très peu sucré et surtout peu vanillé. Il se rapproche au final assez de Dune, de Dior.
Cette soie lumineuse me semble partager avec les autres parfums de la gamme Ormonde Jayne une sophistication polie et assez BCBG: paradoxalement pour un oriental aux notes nettement animalisées, Tolu ne me semble pas émettre une quelconque onde sensuelle, préférant garder quelques distances... ce qui ne l'empêche pas de se révéler très attachant: je crois bien, puisque je ne peux m'empêcher de le porter tous les jours depuis une semaine, que je suis conquise!



Test de la version eau de parfum.





Maison: Ormonde Jayne
Créateur:
Linda Pilkington
Année de création: 2002
Famille: oriental
Disponible en eau de parfum, vapo 50 ml (73 EUR) ou en parfum, flacon 50 ml (141 EUR). Une large gamme de produits coordonnés est disponible.
Dans la boutique londonienne et sur le site d'Ormonde Jayne.


(une pochette d'échantillons de tous les parfums de la gamme peut être commandée sur le site).



Image: Harrods




[Parlons parfums] Nouveau parfumeur maison chez Guerlain

Depuis la semi-retraite de Jean-Paul Guerlain et le départ de sa collaboratrice Mathilde Laurent (qui avait créé les versions originales de Pamplelune, Guet-Apens ou Shalimar eau légère), la maison Guerlain avait rompu avec sa tradition séculaire du parfumeur maison. Elle avait fait appel à des parfumeurs externes - et largement reconnus - pour ses créations suivantes, tant grand public (Maurice Roucel pour L'Instant, Insolence et My Insolence) que confidentielles (Francis Kurkdjian, Annick Menardo ou encore Olivier Polge pour la collection L'Art et la Matière), avec quelques retours sporadiques de Jean-Paul Guerlain à la création (Spiritueuse Double Vanille ou la récente Aqua Allegoria, Figue Iris).

Alors que le recours à des parfumeurs externes est la règle dans la très vaste majorité des maisons de parfum, il semble qu'une petite vague de retour à la tradition du parfumeur-maison est en train de se faire jour ces derniers temps: le fort médiatisé choix de Jean-Claude Ellena pour prendre la tête des parfums Hermès, puis la récente nomination de Bertrand Duchaufour comme nez-maison chez L'Artisan Parfumeur.... et à présent, c'est au tour de Guerlain de faire marche arrière.

La nouvelle est tombée il y a quelques jours: à partir de juin 2008, Thierry Wasser occupera le poste de parfumeur attitré de la maison, manifestement toujours en collaboration avec Sylvaine Delacourte, directrice de la création des parfums, et, du moins au départ, sous l'égide de Jean-Paul Guerlain.
Thierry Wasser n'est pas tout à fait nouveau chez Guerlain, puisqu'il avait déjà créé pour la maison Iris Ganache, de la collection L'Art et la Matière, et le très exclusif Quand Vient la Pluie.

Que penser de cette nomination?
Je m'en tiens, a priori, à un flegmatique wait and see.
Ses créations grand public (Dior Addict, Fuel for Life for Her de Diesel, Diamonds d'Emporio Armani, Hypnôse de Lancôme) ne m'ont pas vraiment fait rêver, mais un parfumeur doit bien se conformer aux briefs qu'on lui donne...
Quant aux parfums confidentiels qu'il a réalisés pour Guerlain, j'ai trouvé Iris Ganache très joli, plus semble-t-il que la majorité des gens, les critiques étant dans l'ensemble plutôt mitigées. Quand Vient la Pluie, malheureusement tout à fait inabordable, m'a aussi fait l'effet d'un parfum ravissant, assez inventif - mais je ne l'ai pas suffisamment bien testé pour me prononcer plus en avant.

L'arrivée d'un parfumeur maison pourrait en tout cas permettre à Guerlain de reprendre une certaine ligne directrice plus harmonieuse dans ses lancements... bien que l'implication de Sylvaine Delacourte dans la création des fragrances récentes de la maison devait logiquement déjà assurer ce fil rouge.
Affaire à suivre, donc.


Sources: Osmoz, Le Vif, FashionWeekDaily


[Parlons parfums] L'art du parfum

Grenade sertie de cristaux Swarovski, poulailler géant avec Vrais Gallinacés à l'intérieur, tableaux réalisés avec sang d'artiste sur toile... le week-end dernier, en parcourant les allées d'une vaste exposition d'art contemporain, la question m'a traversé l'esprit cent fois: qu'est-ce que l'art?

L'interrogation n'est pas neuve, et elle évolue: avant le 18e siècle, on se demandait ce qu'était le Beau; après, ce qu'était l'Art. Vers le milieu du 20e siècle, on a commencé à se demander si l'art pouvait même être défini...

Et la question qui m'intéresse, ici, est: la parfumerie peut-elle être considérée comme un art? Après tout, la danse est considérée comme un art, le cinéma aussi, et même la télévision ...

A tout le moins, c'est en tout cas un "art appliqué", une production de "design": le créateur-parfumeur établit un prototype qui sera dupliqué à l'identique en un certain nombre d'exemplaires, selon la définition stricte. Mais à un niveau plus philosophique, disons, le parfum peut-il être considéré comme de l'Art, véritable? Et comment, alors, juger de la valeur de ses œuvres?

Le premier et principal argument qu'on pourrait y opposer serait la nature profondément commerciale du parfum: après tout, c'est un produit destiné à être vendu, né de commandes spécifiques.
Certes.
... et c'est aussi le cas de la très vaste majorité de l'art occidental, jusqu'au milieu du 19e siècle! La Joconde de Léonard de Vinci, L'Agneau mystique des frères Van Eyck, La Ronde de nuit de Rembrandt,... autant de toiles reconnues aujourd'hui comme chefs d'œuvre, qui sont "pourtant" nées d'une commande - preuve que la motivation commerciale à l'origine d'une oeuvre ne s'oppose pas à ce que le produit fini atteigne au génie.


Parmi les - extrêmement nombreuses - théories esthétiques, qui se penchent sur la nature même de l'Art et sur la valeur des œuvres, j'ai personnellement beaucoup d'affinités pour celle, récente, de Jerrold Levinson, professeur de philosophie à l'université de Maryland. Passer la parfumerie au crible de cette théorie peut être intéressant.

Pour lui, le lien - ancien, et si vraisemblable - établi entre l'œuvre d'art et l'agrément qu'elle procure est bien réel: l'art est censé apporter du plaisir. Mais il s'agit de nuancer: l'Art a une capacité durable à donner du plaisir, et ce plaisir doit être répété, continuer au fil du temps et s'accroître avec la familiarisation: l'oeuvre d'art, réelle, se dévoile à mesure qu'on l'apprivoise, dans le temps, tandis que la répétition sied mal aux productions "populaires": elle n'engendre rien de plus, sinon le dégoût.

Ce point est d'ailleurs, pour moi, ce qui distingue en grande partie les bons des mauvais parfums: à mesure qu'on les porte, les très grands parfums révèlent souvent une richesse nouvelle, une facette qu'on n'avait pas encore remarquée jusque là, même après des années. Par exemple, beaucoup de personnes - dont je suis - mettent longtemps avant de "comprendre" L'Heure Bleue... mais une fois le déclic arrivé, c'est le coup de foudre! Et l'histoire d'amour avec le parfum va alors durer bien longtemps...

Ce plaisir né d'une véritable œuvre d'art n'est pourtant pas pure réception sensorielle: il est intellectuel, actif, il nous pousse à imaginer, à spéculer... et, ici, à sentir. C'est le plaisir de comprendre la logique d'un peintre, de décoder une symbolique... le plaisir d'agir.

Et pour que ce plaisir puisse être une bonne mesure de la valeur d'une œuvre, il doit se concentrer sur cette œuvre même, être focalisé sur ses qualités et sens intrinsèques - et de manière désintéressée. Raffoler d'un parfum simplement parce qu'il est surdosé en jasmin, et que c'est une note qu'on adore, par exemple, relèverait purement du goût personnel, sans donner d'indication sur la valeur intrinsèque de ce parfum - ce serait l'équivalent d'aimer une toile pour la simple raison qu'elle a pour dominante chromatique sa couleur préférée!

Levinson rejoint ici Kant quand il estime que le plaisir esthétique réel, né d'une oeuvre de valeur, ne doit pas dépendre de la manière dont cette œuvre répond à nos propres désirs personnels: c'est le plaisir informé du "vrai" critique, qui est pleinement conscient que cette œuvre est née d'un contexte, d'une évolution, d'un processus qui l'aura amenée à prendre cette forme, d'un style spécifique, d'une "patte" de son créateur... Pour être à même de juger, le critique doit avoir les connaissances nécessaires pour appréhender l'œuvre complète, dans son contexte.

Au niveau du parfum, c'est la raison pour laquelle j'attache plus de poids, au départ, aux avis d'experts comme - puisque c'est l'homme du moment! - Luca Turin: par ses vastes connaissances du domaine, il peut replacer chaque parfum dans son contexte, et en parler en connaissance de cause... même si manifestement, son goût personnel intervient toujours dans ses évaluations. Et même si c'est avant tout sa senteur qui me séduit, j'apprécie plus encore mon bien-aimé Sous le Vent en comprenant son histoire, en sachant où il s'inscrit dans l'histoire des chypres, comment Jacques Guerlain l'a élaboré, en réaction à la fois au Chypre de Coty et à son propre Mitsouko...

Une œuvre d'art peut par ailleurs engendrer des sensations déplaisantes. Qui n'a jamais ressenti une profonde tristesse devant un film, de la mélancolie en écoutant une chanson, etc.? Mais cette impression déplaisante peut s'accompagner ensuite d'une satisfaction secondaire: la sensation d'avoir trouvé un enrichissement en y ayant été exposé, le plaisir d'avoir mieux compris quelque chose, voire une expérience cathartique, tout simplement.

Quid, ici, du parfum? Difficile de prendre conscience d'un certain bénéfice secondaire, quand une senteur vous soulève le coeur au point de vouloir vous récurer le poignet à la brosse à ongles! Il est, aussi, des parfums qui engendrent par leur seule composition (indépendamment des associations qui proviendraient du vécu de chacun) un profond sentiment de mélancolie, au point qu'on ne peut se résoudre à les porter... le fait est qu'il est facile de tourner le dos à un tableau qui vous bouleverse, moins de s'éloigner d'une senteur qui vous entourerait une journée durant.
Cette impression de plaisir secondaire peut pourtant naître de la découverte, sur mouillette par exemple, d'un parfum qui nous déplaît personnellement, mais qui fait partie de l'histoire de la parfumerie.


L'oeuvre d'Art véritable va engendrer un plaisir qui ne se limite pas à la seule sensation agréable: l'oeuvre nous interpelle, nous touche, nous illumine, nous change - au point que l'expérience peut parfois être ressentie comme déplaisante mais bénéfique.

J'ai déjà été bouleversée par un parfum, parfois au point d'en avoir les larmes aux yeux.
D'autres me semblent admirables par leur composition savante, ou leur puissance évocatrice qui parvient à recréer tout un univers autour d'eux, leurs allusions historiques internes (référant explicitement dans leur composition à des parfums connus) ou externes (ceux qui semblent tout droits sortis de l'une ou l'autre époque)... et je dirais qu'à ce niveau, la parfumerie peut, effectivement, toucher à l'Art. Il lui manque, bien entendu, certaines dimensions que peuvent aborder les arts plastiques (évocations sociales, morales, etc.) - mais c'est également le cas de la musique, par exemple. Selon ses modes propres, et dans son propre registre, la parfumerie peut s'exprimer de tout aussi riche et profonde que les grands Arts reconnus.

Encore faut-il que les parfumeurs aient, parfois, la liberté de créer des symphonies, à côté des tubes de l'été qu'ils doivent produire à la chaîne... Les lois du marché étant ce qu'elles sont, on reste malheureusement, la vaste majorité du temps, dans les limites de la production presque purement commerciale: des senteurs peu complexes, d'abord facile, qui séduisent immédiatement et se vendront bien. Pas de place, ici, pour le créateur du parfum, caché derrière sa marque...
Restent alors quelques rares pépites et les grands classiques, les monuments de la parfumerie qui ont traversé les décennies... à condition, bien sûr, qu'on ne les ait pas liftés au point qu'ils en sont devenus méconnaissables.
S'y ajoutent les offres de niche, qu'elles émanent de nouvelles maisons, ou des grandes maisons lançant des gammes confidentielles. Même si, là aussi, le marketing - ici, spécifiquement axé sur la "différence", le "refus du compromis" et les "matières premières rares" - peut parfois vanter des jus en réalité tout aussi bâclés et peu intéressants que ceux dont ils veulent se démarquer, la logique de fond est différente: vu les prix généralement élevés, on peut se permettre de vendre peu... et de se lancer alors dans des expériences olfactives nouvelles, susceptibles de ne séduire qu'un public restreint.

Quoi qu'il en soit, l'amateur éclairé du parfum fait Art trouvera assurément, dans les senteurs d'hier et d'aujourd'hui, que ce soit Mitsouko ou Iris Silver Mist, de quoi enchanter ses sens... et bouleverser son âme.


Sources:
Jerrold Levinson, Le plaisir et la valeur des œuvres d'art,
Revue Francophone d'Esthétique , 1, 2003-2004
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1790.