[Avis] Serge Noire - Serge Lutens

Une explosion de camphre, de poivre. Des bâtons d'encens se consument lentement.

Parfum de femme? 
Non, celui-là est un homme. Un homme austère - un ermite? Rigide, il est lame inflexible.

Pureté, ascèse.

Sumi-e, tracé d'encre noire sur papier blanc. Très noire, profonde. D'une profondeur élévatrice.

Il s'humanise par infimes degrés, se teinte d'anthracite.

Méditation.

Fumée et cendres. Le souvenir d'un feu d'artifice.

L'encens monte, se disperse, s'adoucit.

Il grésille, gris.

Se féminise.

Le benjoin chuchote derrière l'encens.



Voilà quelles étaient mes premières impressions en découvrant Serge Noire, le nouveau parfum haute concentration de Serge Lutens, à sortir prochainement dans la gamme export.

Ce parfum, le plus personnel, le préféré de Serge Lutens, du propre aveu du maître (d'où, d'ailleurs, son nom) est d'inspiration double. Il évoque d'abord sa vision du Japon et, curieusement, revient ensuite sur son parcours dans le milieu de la mode il y a trente ans: atmosphère feutrée, silencieuse, et tailleurs de serge noire rigide, le tissu dont on faisait les soutanes, se découpant sur des teints pâles...

Le communiqué de presse, onirique et nébuleux à l'habitude, décrit de belles éthérées, parle de phénix et de cendres, de "poussières dans un ballet de flammes", d'"oriental gris"... et cette dernière appellation reflète à merveille, pour moi, la nature de Serge Noire.

Le départ de la fragrance est incisif: le camphre s'exhale en une intense bouffée froide, amère, médicinale. Derrière lui se déploie amplement un encens pur et clair, sec, qui a la transparence de l'encens japonais.
Le camphre perd rapidement de sa puissance, mais reste bien présent, tandis qu'à l'encens vient se mêler une curieuse tonalité fumée qui tient de la poudre à canon, du feu d'artifice, et de l'encre de Chine, dont elle partage aussi le côté presque minéral.

Fumée blanche, encre noire: à ce stade, Serge Noire parvient à représenter olfactivement la dualité chromatique évoquée. Le contraste est rigide, austère.
A mesure que le camphre s'estompe, la fragrance s'apprivoise. Tandis qu'un fond boisé lui donne une assise, un benjoin doucement vanillé monte, s'amplifie, se marie à l'encens, qu'il réchauffe très légèrement.

Le noir fait alors place à l'anthracite: Serge Noire, pour le reste de sa tenue, se fait cendré, tant dans sa couleur que sa texture.
L'encens, fil rouge de la fragrance, se prolonge jusqu'au bout, adouci, tempéré par un benjoin ambré, une pointe de cannelle.

La description était bien juste: c'est un oriental gris.


Que dire de ce nouvel opus?

C'est, d'abord, indubitablement un Lutens, le style en est bien reconnaissable. Camphre, encens, cendres: tous ces aspects ont déjà été traités dans l'un ou l'autre parfum de la gamme... mais ce n'est pas pour autant un "retour sur le même thème", comme par exemple Five o'Clock renchérissait, pour moi, sur la base de Rousse. Bien au contraire, Serge Noire a une identité propre, marquée et remarquable.
Il ne continue pas non plus sur la tendance à une plus grande accessibilité qui caractérisait les dernières sorties de la maison: les premières minutes ont l'intransigeance d'une Tubéreuse Criminelle, et risquent d'effrayer les non-initiés. Il se tempère un peu par la suite, c'est vrai, surtout en fin de tenue où le fond orientalisé l'adoucit, mais il reste très particulier.

Cette Serge Noire, je l'ai trouvée austère et pure, méditative. Structurée et précise, elle est faite de lignes droites, d'aplats monochromes qui se succèdent, du noir profond au gris feutré.
La rumeur veut que sa conception ait pris dix ans, et si c'est vrai, je comprends aisément pourquoi. Pour moi, c'est l'un de ces rares parfums qui ont un réel impact émotionnel: celui-ci purifie, élève l'âme.

Je l'aime profondément.
A mon avis, l'un plus beaux Lutens de ces dernières années.
 
 
Maison: Serge Lutens
Année de création: 2008
Famille: oriental boisé encens
Disponible en Eau de Parfum haute concentration, vapo 50 ml (95 EUR), en parfumeries sélectionnées.
 

 

[Parlons parfums] These are a few of my favorite things

And now, for something completely the same.


Si vous suivez Perfume Posse (si pas, je vous le recommande!), vous aurez pu lire ce matin que Patty propose d'établir un top 25. Vos vingt-cinq parfums préférés, pas un de plus, pas un de moins. N'est-ce pas cruel?


J'allais commencer ma liste par "Dans le désordre," ...mais bizarrement, ce qui me vient en premier lieu à l'esprit commence inévitablement par Guerlain! Serais-je plus guerlinophile que je ne l'aurais cru?

Il est vrai que mon n°1 ne change pas, même si mon n°2 est ailleurs:



01. Guerlain - L'Heure Bleue

02. Caron - Farnesiana

Et maintenant, dans un vrai désordre, cette fois:
03. Guerlain - Mitsouko

04. Guerlain - Sous le Vent

05. Guerlain - Attrape-Cœur

06. Guerlain - Après l'Ondée

07. Caron - Tabac Blond

08. Caron - Bellodgia

09. Caron - Nuit de Noël

10. Chanel - Bois des Îles

11. Chanel - Coromandel

12. Chanel - Cuir de Russie

13. Jean Patou - Sublime

14. J-L Scherrer - Nuits Indiennes

15. Hermès - Calèche

16. Ormonde Jayne - Ormonde Woman

17. Armani Privé - Bois d'Encens

18. Christian Dior - Eau Noire

Une première chose de faite.

Reste pourtant à trier mes Lutens bien-aimés, et là...

19. Serge Lutens - Muscs Koublaï Khan

20. Serge Lutens - Un Lys

21. Serge Lutens - Chergui

22. Serge Lutens - Miel de Bois

Pas un de plus, soyons impitoyable!

Ensuite, j'ajouterais:

23. Christian Dior - Hypnotic Poison

...pour les souvenirs.


Je ne sais qu'inclure et que laisser pour occuper ces deux dernières places.

Disons, puisqu'il le faut:

24. Jean Patou - Joy (extrait)

25. Robert Piguet - Fracas.

Je ne puis décemment inclure Cachet Jaune et Kadine de Guerlain, qui me font me pâmer chaque fois que je glisse la tête dans une des niches-micro-ondes de la boutique des Champs, parce que je ne les ai jamais sentis sous forme de vrai parfum liquide, et ce ne serait pas très sérieux.


A présent, puisqu'il n'y a pas de raison que je fusse seule à agoniser sur une sélection de préférés - à vous!

[Avis] Monocle Scent One: Hinoki - Comme des Garçons

Lorsque Pierre Alechinsky a abandonné la peinture à l’huile pour l’acrylique, une chose lui a manqué: "l’enivrant parfum de la térébenthine" - au point que, selon la rumeur, il se plaisait à verser de la térébenthine sur le plancher de son atelier, pour lui redonner ce "parfum d’artiste"!

Je ne peux qu'applaudir vigoureusement: ce solvant, utilisé pour enlever les traces de peinture à l'huile des pinceaux, est aussi pour moi indissolublement lié à la Peinture... et j'ai très vite fini par aimer son odeur puissante, qui tient du pin et du White Spirit.

Et la térébenthine? Est en concentration délicieusement élevée dans ce Monocle: Hinoki, de Comme des Garçons.

Cette année, l'inénarrable maison japonaise, qui nous avait déjà offert une merveilleuse série de déclinaisons autour de l'encens et des bizarreries comme Skaï ou Odeur 53, se lance dans des partenariats avec plusieurs grandes marques de divers horizons pour leur créer des parfums sur mesure: tout, de la fragrance au packaging, sera réalisé selon les directives du partenaire.

C'est le magazine d'actualité chic Monocle qui ouvre le bal, avec un parfum créé par Antoine Maisondieu, l'un des piliers de la marque de niche Etat Libre d'Orange. "Hinoki", du nom d'une variété japonaise de cyprès, se veut parfum boisé-cèdre, inspiré par les forêts scandinaves et les onsen, bains thermaux de sources chaudes très prisés au Japon.


Notes de tête: cyprès, térébenthine, camphre
Note de cœur: bois de cèdre, bois de Géorgie
Notes de fond: encens, mousse, vétiver

En tête, la térébenthine se révèle pleinement dans un mariage des plus harmonieux avec un cyprès bien présent, ses accents mentholés soulignés d'une note de camphre.

La facette camphrée disparaît dans les notes de cœur, et cette fraîcheur envolée, arrive une senteur... d'église. Toute nippo-scandinave que soit son inspiration de départ, à ce moment, Hinoki prend réellement la senteur presque exacte de tant d'églises, une note intense d'encens mêlée à l'odeur de bois ciré de la chaire. C'est cette senteur qui prédomine en cœur, et elle est véritablement... divine.

Dans cet accord boisé, je sens à vrai dire beaucoup plus les traces assagies du cyprès, qui se prolongent depuis les notes de tête, que le cèdre qui devait prédominer. La térébenthine continue de flotter longtemps autour de ces sombres vapeurs d'encens boisé, qui n'évoluent plus vraiment, se contentant juste de décroître doucement au fil du temps - d'un temps trop court, d'ailleurs: la rémanence semble malheureusement assez médiocre.


Les amateurs de la série des encens de Comme des Garçons trouveront, dans ce Hinoki et son bel encens-cyprès, un air de famille qui devrait leur plaire. Et si, comme Alechinsky, vous aimez le "parfum d'artiste", Monocle: Hinoki ne pourra que vous ravir: jamais je n'ai senti de note de térébenthine plus prononcée dans une fragrance. L'effet de cette surdose est inhabituel, mais pas vraiment étrange, et Hinoki reste assez facile à porter, grâce à l'allure sobre du reste de la composition.
Quant à moi, ceux qui me suivent depuis un certain temps doivent commencer à connaître mon penchant marqué pour les notes boisées-encaustique (Miel de Bois, je t'aime!) et pour l'encens profond.. faut-il préciser, dès lors, que Hinoki me ravit?
Un très bel encens, parmi les plus beaux de la maison.


Maison: Comme des Garçons
Créateur: Antoine Maisondieu
Année de création: 2008
Famille: boisé
Disponible:
en Eau de Toilette, vapo 50 ml (69.50 EUR). En points de vente sélectionnés, dans les boutiques Comme des Garçons et sur le site de Monocle.

[Avis] Sublime - Jean Patou

Ce qui saisit le plus, dans tant de parfums de Jean Patou, c'est cette impression d'extrême qualité. Tout en eux, de la construction solide aux matériaux manifestement excellents, respire une élégance presque palpable.

Mis à part les classiques Joy et 1000, les références vont et viennent chez Patou, hélas, et la gamme ne comporte plus actuellement que cinq parfums... bientôt quatre.

Parmi eux figure Sublime, créé en 1992, soit toujours à la grande époque de Jean Kerléo, nez-maison chez Patou de 1967 à 1998 et qui allait ensuite fonder l'Osmothèque à Versailles.

Sublime était conçu, à sa création, comme un oriental doux, radieux "comme un rayon de soleil", qui s'éloignait ainsi des bouquets floraux pour lequel la maison était connue.

"Sublime"... il fallait oser donner un tel nom à un parfum. Et, autant le dire d'emblée, la composition de Jean Kerléo relève brillamment le défi. Dès que j'ai glissé le nez dans le Monclin - ce verre à senteurs qui, dans la boutique parisienne de Patou, permet de découvrir chaque fragrance dans son plein épanouissement - ça a été le coup de foudre.


Notes de tête: essence de mandarine jaune d'Italie, essence d'orange, essence d'ylang ylang des Comores
Note de cœur: essence de rose Damascena, absolu de jasmin d'Egypte, accord de muguet
Notes de fond: essence de santal de Mysore, essence de vétiver d'Haïti



C'est que Sublime réussit le tour de force de concilier des aspects à première vue très disparates.

Les premières notes pourraient laisser croire à un oriental discret et poli, doucement ambré, arrondi par une petite touche d'écorce de mandarine confite... puis arrive un formidable accord d'aldéhydes et de vétiver qui vient s'y juxtaposer.

Les aldéhydes, puissants, lumineux, semblent véritablement effervescents - ils ont le pétillement intense, presque piquant de... l'eau de Perrier! Le vétiver, lui, leur apporte sa solidité rigide, un peu amère... Et le mariage contrasté de ces deux facettes d'égale dignité, l'ambré doux et le vétiver martial, est absolument remarquable, dans tous les sens du terme.

Un cœur floral jasminé vient alors s'insinuer entre elles, les relier, tout en leur conservant leur identité distincte. Très élégant, il a une allure classique, qui me semble légèrement marquer son âge - l'effet, faute de meilleur terme, est un peu "dame".

Il se prolonge longuement, tandis que les aldéhydes s'effacent peu à peu, et finit par se fondre dans un fond ambré-vanillé-santal, solaire, réchauffé par une pointe de civette qui lui donne une profondeur délicieusement sensuelle.


La différence entre les deux concentrations proposées n'est, à mon nez, que légère. S'il fallait vraiment les distinguer, ma foi... parfois, il me semble que dans l'eau de toilette, la pétillance des aldéhydes est un peu plus marquée, plus durable, le vétiver plus présent, tandis que l'eau de parfum, quoique très proche, me paraît un peu plus ambrée, plus compacte et plus ronde... Et parfois, je ne sens pas de différence du tout!
Quant à la rémanence, elle est très bonne en eau de toilette, excellente en eau de parfum.


Au sujet de Sublime, Luca Turin - encore lui - n'a pas hésité à parler du chef d'œuvre de Jean Kerléo. C'est tout dire.
Il semble aujourd'hui s'être ravisé, et pense qu'il y a pu avoir reformulation. Chez Patou, on m'a assuré que la formule était inchangée... et si vraiment le Sublime actuel est moins que ce qu'il a pu être, j'ose à peine imaginer les sommets auxquels il pouvait alors atteindre.
Tel qu'il est aujourd'hui, en tout cas, Sublime, à la fois parfum d'amazone, parfum de dame chic et parfum de femme sensuelle, est vraiment de toute beauté.

Un joyau de plus sur l'étincelante couronne de la maison Patou.


Maison: Jean Patou
Créateur: Jean Kerléo
Année de création: 1992
Famille: semi-oriental floral
Disponible en Eau de Toilette, vapo 50 ml (43 EUR) et 100 ml (60 EUR), et Eau de Parfum, vapo 50 ml (53 EUR) et 100 ml (71 EUR), en parfumerie (parfois difficile à trouver). Une gamme de produits coordonnés est disponible.



[Parlons parfums] Parler de parfum...

Longtemps j'ai hésité avant de lancer ce blog.

J'étais amoureuse de parfums depuis toujours, certes, et de senteurs sous toutes leurs formes... mais si apprécier une odeur, s'en enivrer, est une chose, en parler en est une autre, et bien différente.

Les difficultés en sont évidentes: notre langue est fort pauvre en termes permettant de décrire précisément les odeurs... et s'y ajoute la question du ressenti, qui diffère évidemment d'une personne à l'autre, selon ses propres référents. Restait, surtout, la pierre d'achoppement principale: étais-je qualifiée pour parler de parfums?

Depuis le début, la réponse, pour moi, est... "pas vraiment".
Je suis passionnée, il ne se passe pas un jour sans que je sente un ou (souvent) plusieurs parfums, mais j'ai toujours ressenti la présence d'une barrière invisible, mais bien réelle, entre l'amateur, si passionné soit-il, et le professionnel du milieu, le seul à connaître vraiment tous les rouages de la conception, de la réalisation, de la commercialisation du parfum. Cette industrie est réputée être particulièrement secrète, ce qui est somme toute logique: elle vend du luxe, elle vend de la séduction, elle vend du rêve, et une démystification ne pourrait que lui causer du tort.
Qui se situe de l'autre côté de la barrière, du côté du client-consommateur, a alors toutes les peines du monde à grappiller des informations réelles, à comprendre, au final, "comment ça marche", de l'autre côté du miroir...

Dans ces circonstances, certaines rencontres vous marquent.
Vendredi dernier, Poivre Bleu et moi avons ainsi eu l'honneur et le très grand plaisir de faire la connaissance d'Olivier Cresp, l'un des tout grands compositeurs de parfums (Angel de Mugler, Light Blue de Dolce&Gabbana, Noa de Cacharel, Amour de Kenzo, etc.), à l'occasion de la présentation de Magnifique, le prochain féminin de Lancôme.
L'entendre parler avec simplicité de son métier, de ses créations, du monde de la parfumerie en général m'a permis d'entrevoir une partie de ce monde que je voudrais tellement mieux comprendre... j'y reviendrai bientôt.

Et cette rencontre m'a aussi fait réfléchir, justement, à cette barrière, que je ne suis pas (encore?) à même de franchir.

J'en reste donc au parti que j'ai pris depuis le début, c'est à dire ne pas me lancer dans la véritable "critique" de parfums - le mot français, bien que seul correct, est déjà tellement chargé, avec son double sens, alors d'ailleurs que l'anglais distingue la review, passage en revue d'un produit, du criticism, jugement négatif...

Je ne fais donc, ici, que donner des avis. J'essaie, d'une part, de décrire chaque parfum le plus objectivement possible, pour que ceux qui ne l'ont pas senti puissent s'en faire une bonne idée, et je donne d'autre part mon ressenti personnel, basé à la fois sur mes connaissances et mes expériences actuelles de la parfumerie - que je m'efforce toujours d'accroître, le domaine étant d'une telle richesse - et sur mes goûts, mes associations personnelles, mes préférences.


Je suis, véritablement, une amatrice, dans tous les sens du terme. Et ici, je ne cherche qu'à partager ma passion.
Amoureux et amoureuses du parfum, unissons-nous donc!


[Avis] Amour Indian Holi - Kenzo


Holi hai!

Ainsi s'interpelle-t-on, en Inde, le jour de Holi, la joyeuse fête des couleurs qui célèbre l'arrivée du printemps. Au cours de cette célébration de l'amour et de la fertilité, qui dure plusieurs jours, les hindous s'aspergent les uns les autres de poudres colorées qui fusent de toute part. C'est que Holi rend hommage à l'amour éternel de Radha et de Krishna... et que, selon la légende, Krishna l'espiègle enviait le teint clair de la jolie Radha, lui qui avait la carnation si foncée. Entendant ses plaintes, la mère de Krishna badigeonna Radha de couleur... et Holi était né!

Poursuivant son voyage en Asie, Kenzo pose ses valises en Inde dans cette déclinaison (flanker) éphémère d'Amour, baptisée Amour Indian Holi. Aux commandes, les deux créateurs de l'original, Daphné Bugey et Olivier Cresp; sur le si joli flacon d'Amour, réinterprété ici en camaieu de rose vif, est calligraphiée en devanagari l'exclamation de circonstance: holi hai!


Notes de tête: fleur de cerisier, riz, encens
Note de cœur: fleur de frangipanier, rose, baies rouges, pivoine
Notes de fond: muscs, santal, vanille

Amour Indian Holi commence par une envolée de pétales de cerisier, douce et délicate, avec une tonalité légèrement fruitée. Une rose baumée vient rapidement les rejoindre, en un cœur qui rappelle un peu les dernières phases de Louve de Serge Lutens, en plus discret.
Si les vapeurs de riz si attirantes dans Amour sont bien présentes chez ce petit frère, elles se font beaucoup plus timides. L'opaque densité de l'aîné est, elle, tout à fait absente: contrairement à lui, Indian Holi évite le virage gourmand à mesure que ses notes de têtes disparaissent, et poursuit sur sa lancée florale très douce, légèrement sucrée. Au fil de l'évolution de la fragrance, la vanille ne fait qu'une discrète apparition, nuançant joliment le cœur fleuri. L'encens et le ton boisé sombre qui créaient le contraste si séduisant dans Amour ne sont, ici aussi, qu'un murmure.
En fin de tenue, il se termine sur un musc blanc, léger et vanillé, qui rappelle effectivement la phase gourmande du grand frère, mais à un volume de musique de chambre.

A vrai dire, tout "Indian" soit-il nommé, ce parfum me paraît en fait résolument... japonais, dans l'esprit. C'est avant tout un fleuri délicat, cerisier, roses douces et pivoine, tout en légèreté, pour qui un rose dragée serait nettement plus approprié que le chatoyant magenta du flacon. Il a aussi un petit côté cosmétique-crème de jour très doux, nettement plus prononcé que dans l'original.
Cet Indian Holi perd, pour moi, l'originalité et le caractère qui faisaient l'intérêt de son aîné, mais il n'en reste pas moins un joli parfum, très agréable. Celles qui trouvaient l'original trop puissant ou trop sucré préféreront assurément cette version, et les amatrices de floraux japonisants devraient aussi beaucoup l'apprécier.


Je vous laisse sur quelques images, une chanson célébrant Holi tirée du film peut-être le plus emblématique de Bollywood: Sholay.






Maison: Kenzo
Créateur: Daphné Bugey et Olivier Cresp
Année de création: 2008
Famille: floral boisé musc
Disponible:
en Eau de Parfum, vapo 50 ml (61 EUR). Edition éphémère, en parfumerie.

[Avis] Escale a Portofino - Christian Dior


Il y a quelque temps, Dior annonçait le lancement d'une nouvelle collection d'eaux légères, centrée autour du thème des croisières. Un nouveau parfum sortira ainsi chaque été, dans le même flacon canné.

Pour lancer la gamme, François Demachy, directeur du développement olfactif chez LVMH (et créateur, toujours chez Dior, de la Collection Particulière ou de Fahrenheit 32), nous propose une Escale à Portofino, petite ville portuaire sur la côte ligure, devenue rendez-vous de la jet set italienne...

La mode, semble-t-il, est à la fleur d'oranger (Fleur du Mâle de Gaultier, Fahrenheit 32), et au retour des eaux de Cologne, subtilement révisées (les confidentielles Cologne Blanche chez Dior et les trois nouvelles Eaux de Diptyque). C'est dans cette droite ligne que s'inscrit cette halte italienne.


Notes de tête: bergamote de Calabre, cédrat d'Italie, petit-grain de Sicile
Note de cœur: amande amère, fleur d'oranger, baies de genévrier, épices froides
Notes de fond: cyprès, cèdre, musc blanc, carvi, galbanum

Une vaporisation et... pas de doute, c'est une eau de Cologne! Les notes de tête, foncièrement hespéridées, sont typiques du genre, une sarabande extrêmement fraîche où se déclinent toutes les nuances des agrumes, acidité citronnée et vive amertume du zeste et des feuilles.

La note d'amandes monte assez vite et vient moduler doucement les notes hespéridées, qui perdent progressivement de leur acidité. En cœur, la fleur d'oranger apparaît, toujours nuancée d'une amertume légère et des dernières notes acidulées. L'amande se fond harmonieusement dans l'ensemble, discrète, sans jamais se faire alimentaire. C'est elle, associée à la fleur d'oranger, qui va donner une tonalité plus douce, plus féminine et un peu plus originale à cette Escale.
Eau de toilette oblige, et à plus forte raison vu ses notes principalement hespéridées, plus éphémères encore, la tenue est très moyenne. Après quelques heures à peine, ne subsistent plus sur la peau que des traces ténues de musc blanc et de faibles touches boisées-aromatiques, presque imperceptibles.


Avec ses seize essences naturelles, cette Escale à Portofino porte joliment ses allures d'eau de Cologne. Très fraîche, bien construite, elle ne me semble pourtant pas atteindre la perfection formelle de ce qui a été décrit comme la plus belle réinterprétation de la composition classique de Jean-Marie Farina, l'Eau de Cologne sortie l'an dernier dans la collection des Exclusifs de Chanel.
L'Escale de Dior s'en différencie en cœur, il est vrai, par ses notes amandées, qui l'éloignent de la structure traditionnelle de la cologne et la féminisent quelque peu - bien que, comme l'a montré la Cologne Blanche de la maison, ce mélange de notes hespéridées et douces peut être tout aussi bien porté par les hommes.
Au final, cette première escale dans la nouvelle série estivale de Dior est une jolie eau fraîche, certes ni indispensable, ni révolutionnaire, mais de bonne facture, et qui a au moins le mérite de se démarquer des flankers aux faux airs de jus de fruit qui pullulent d'ordinaire en cette saison.


Maison: Christian Dior
Créateur: François Demachy
Année de création: 2008
Famille: hespéridé
Disponible en Eau de Toilette, vapo 75 ml (62 EUR) et 125 ml (88 EUR), en parfumerie.



[Avis] Amour - Kenzo

Que peut bien sentir un parfum tout simplement baptisé Amour?

Kenzo l'a voulu évocateur du voyage d'un couple d'amoureux, tout en douceur et en sourires, à travers une Asie de senteurs et de couleurs.

Pour recréer ce rêve asiatique, Daphné Bugey (Rubylips de Dali, Bergamote 22, Néroli 36 et Rose 31 pour Le Labo) a choisi des notes de fleur de frangipanier de Bali, de fleur de cerisier du Japon, de bois à thanaka de Birmanie et de thé blanc de Chine, mêlés de vapeurs de riz et d'encens, notes qu'Olivier Cresp (Gloria et Noa de Cacharel, Light Blue de Dolce & Gabbana, Angel de Thierry Mugler avec Yves de Chiris) a orchestrées pour formuler la fragrance.


Notes de tête: fleur de frangipanier
Note de cœur: fleur de cerisier, thé blanc, encens
Notes de fond: bois de thanaka, riz, vanille

Si, sur le papier, ces jolies notes sont effectivement une invitation au voyage, le parfum lui-même évite l'écueil de l'exotisme facile et tapageur.

Les fleurs de frangipanier qui ouvrent la danse sont délicates, lumineuses, presque fruitées à la manière d'un litchi... mais elles cèdent très vite le pas à un cœur qui en diverge radicalement: Amour se fait de plus en plus dense, épais, opaque. La douce fleur de cerisier se pose sur une odeur de riz cuit, à la fois intense et délicatement parfumée, un riz qui se fait très vanillé et teinté, à mon nez, des accents amandés de l'héliotrope.
La senteur puissante et compacte, sucrée-amère et très blanche qui en résulte rappelle assez, dans son allure générale, Hypnotic Poison de Dior, mais à une grande différence près: les deux fragrances sont bien fidèles à leur nom! Si Hypnotic Poison avait, sous sa pâte d'amandes amères, des allures vénéneuses, voire toxiques, Amour est un cocon de douceur, réconfortant comme un bol de lait chaud sucré.

Je pense que c'est cet aspect "doudou", dans ses notes de cœur, qui a parfois pu le faire juger ennuyeux ou banal... mais, plutôt que de s'y complaire et de s'épanouir dans des notes de vanille, Amour change encore de trajectoire: des accents sombres et boisés, légèrement fumés, mêlés d'encens, s'infiltrent à travers sa blancheur sucrée pour l'approfondir, lui donner du caractère. A ce stade, qui arrive après quelques heures à peine, le parfum prend la pleine mesure de sa discrète mais réelle originalité, présente en ombre chinoise depuis les premières vapeurs de riz. Le mariage improbable de ce coeur gourmand et de ce fond aux allures mystiques le rendent infiniment plus intéressant qu'il ne pourrait paraître au premier abord, à plus forte raison pour une sortie grand public.

Ajoutons à cela sa tenue exceptionnelle et ses ravissants flacons laqués, japonisants... Amour est une véritable réussite. Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'il ait remporté tellement de prix à sa sortie, dont un prestigieux FIFI Award (meilleur lancement féminin niche 2007).


A vrai dire, au terme de cette note, je me pose une question: pourquoi n'ai-je pas encore succombé à une bouteille, au juste? Sephonnaud, me voici!



Maison: Kenzo
Créateur: Daphné Bugey et Olivier Cresp
Année de création: 2006
Famille: floral boisé musc / gourmand
Disponible: en Eau de Parfum, vapo 30 ml fuschia (45 EUR), 50 ml blanc (61 EUR) ou 100 ml orange (83 EUR), en parfumerie. Une large gamme de produits coordonnés est disponible.

[Lectures] Le guide du parfum pour elle et lui - Rebecca Veuillet-Gallot





Il existe plusieurs livres, en français, qui s'adressent à l'amoureux de parfums. Des beaux livres comme les Parfums de légende de Michael Edwards aux ouvrages consacrés à l'une ou l'autre maison de parfumerie, en passant par les livres sur l'histoire du parfum, ou sur les techniques de composition, voire sur l'odorat et l'olfaction, l'amateur a l'embarras du choix.

Pourtant, comme ailleurs, la critique véritable de parfums n'y a pas vraiment sa place.
Essentiellement, il n'existe que deux guides critiques du parfum en français: celui, épuisé, de Luca Turin (mais, rappelons-le, disponible gratuitement en ligne sous forme de fichier pdf sur le site de Flexitral), et Le guide du parfum pour elle et lui, de Rebecca Veuillet-Gallot.

L'ouvrage se veut "un guide illustré permettant de choisir son parfum, de découvrir des fragrances et d'en connaître à la fois l'histoire et la composition."
...et ce n'est pas exagéré: les petites dimensions du livre sont trompeuses, vu l'impressionnante quantité d'informations qu'il contient.

Partant du postulat que chacun a sa propre famille olfactive de prédilection, l'auteur a pris le parti de présenter sa sélection de 400 parfums par familles olfactives traditionnelles (ambrés, boisés, chyprés, cuirs, floraux, fougères et hespéridés), chacune subdivisée en sous-familles (les ambrés sont ainsi répartis en ambrés doux, ambrés fleuris épicés, ambrés fleuris boisés, ambrés gourmands, etc.). Ce type de présentation permet en tout cas à l'amateur de découvrir d'autres parfums proches dans l'esprit de ceux qu'il aime... et j'ai trouvé la sélection de soliflores, classés par fleur, particulièrement intéressante.




Pour chaque parfum, R.Veuillet-Gallot présente l'histoire de sa création (et évite fort heureusement, au passage, les jolies et fausses légendes voulant, par exemple, que Mitsouko signifie "mystère" en japonais, ou que "Jicky" soit le nom d'un amour de jeunesse d'Aimé Guerlain...), elle parle de ses notes, de sa composition, et donne aussi son ressenti personnel. Si ses avis sont, et de loin, nettement moins mordants que ceux de Luca Turin, elle n'hésite pas non plus à laisser transparaître son amour pour L'Heure Bleue, Shalimar et d'autres grands classiques, pour les riches orientaux de Serge Lutens, ni sa déception sur l'évolution récente de Guerlain ou son inimitié viscérale pour les océaniques (L'Eau d'Issey en prend pour son grade...).

Elle part aussi d'un double principe qui sera probablement tout à fait pertinent pour le grand public, et nettement moins pour les passionnés: que le parfum est un "sublimateur de personnalité", et qu'il doit donc correspondre à la personnalité de qui le porte; et qu'il y a des parfums à porter le jour et le soir, au printemps ou en automne, avec jean ou avec une petite robe noire...

Le choix assez large de parfums présentés est particulièrement agréable: il y a là des féminins et des masculins, beaucoup de classiques (les joyaux de chez Guerlain, Caron, Dior ou Hermès), des maisons de niche comme Serge Lutens, L'Artisan Parfumeur et Frédéric Malle, les sorties de grande distribution récentes et même quelques pépites à petit prix. La sélection s'arrête en 2004, date de la seconde édition.

Le Guide se termine par un bref glossaire des matières premières et une seule page d'adresses "coup de cœur" parisiennes... au rang desquelles le défunt IUNX.

Très joliment illustré d'images de flacons et de publicités d'époque, agréable à lire grâce au style charmant, très évocateur, de Rebecca Veuillet-Gallot, ce Guide du parfum pour elle et lui est un vrai bonheur. Chaudement recommandé.



Rebecca Veuillet-Gallot, Le Guide du parfum pour elle et lui, 2e éd. 2004, Hors Collection, Paris (167 p., 19 EUR).