Ces derniers temps, il a beaucoup été question, dans la blogosphère parfum, des reformulations et des vintages.
Des reformulations...
Faut-il encore le souligner? S'il est très généralement ignoré du grand public, le phénomène est bien connu des amateurs: nombre de parfums sont, régulièrement, reformulés.
Souvent, le parfum garde exactement le même nom, mais sa composition change, ses ingrédients sont remplacés graduellement, pour de multiples raisons.
Les nouvelles normes de sécurité édictées par l'une ou l'autre institution officielle ont ainsi un lourd impact: l'utilisation des muscs nitro, jugés neurotoxiques, est en net déclin depuis les années 70, la mousse de chêne, ingrédient essentiel des parfums chyprés, a été récemment mise à l'index,... la liste d'allergènes et de matières désormais interdites ou strictement limitées ne cesse de croître. Sans parler des matières animales naturelles autrefois utilisées: musc, civette et castoréum sont aujourd'hui remplacés par des synthétiques, par souci évident du bien-être animal.
Pour les parfums les plus anciens, la formule originale peut aussi comporter des bases qui n'existent plus aujourd'hui (les bases sont des notes "préfabriquées", des mélanges prêts à l'emploi de composants reconstituant une senteur - pêche, miel, oeillet... - qui épargnent au parfumeur le souci de devoir chaque fois recomposer la note qu'il souhaite utiliser, voire des mini-parfums - accord ambre, accord animalisé - à utiliser comme note parmi d'autres dans l'élaboration d'une fragrance). Les compositions de Germaine Cellier (créatrice des mythiques
Vent Vert et
Jolie Madame de Balmain,
Fracas de Piguet, etc.) sont bien connues pour faire grand usage de bases, ce qui les rend difficiles à reproduire fidèlement aujourd'hui. Autre exemple, la base "Mousse de Saxe" abondamment utilisée par Ernest Daltroff au point d'en devenir une signature des anciens Caron, semble aussi avoir disparu.
Il arrive aussi que les sources de matières premières naturelles utilisées autrefois se trouvent subitement taries, comme le santal de Mysore, qui a été massivement exploité au point d'en devenir rarissime aujourd'hui.
Les substitutions de composants pour basses raisons financières sont aussi hélas bien attestées: on remplace furtivement une matière par une autre, peu ou prou moins belle, mais surtout moins coûteuse...
Mentionnons enfin les coups de génie des responsables marketing, estimant soudain que telle ou telle référence "vieillotte" du catalogue maison mériterait bien un petit coup de jeune!

Tout ceci explique donc que des modifications soient ponctuellement apportées aux formules des parfums.
Le lifting peut être progressif, à mesure que les ingrédients sont remplacés... ou il peut y avoir reformulation brutale.
Femme de Rochas, par exemple, a été recomposé assez récemment. Le flacon est identique, le nom est le même, mais ce n'est plus l'ancien
Femme...
La liste des parfums ainsi modifiés au point d'en devenir méconnaissables serait bien longue, et bien triste: on y retrouve des légendes comme Arpège de Lanvin, Calèche d'Hermès, Vent Vert de Balmain, L'Air du Temps de Nina Ricci... et certains n'hésitent pas à y placer tous les anciens Caron.
Signalons au passage une autre tendance fort curieuse de l'industrie, explicable semble-t-il par la difficulté à trouver un nom encore libre de copyright pour un parfum, mais qui ne clarifie pas une situation déjà confuse: une grande marque va reprendre le nom d'un parfum ancien de son catalogue, et lancer sous ce nom un nouveau parfum qui n'a en fait rien à voir olfactivement avec l'original. Rumeur de Lanvin, les Exclusifs Sycomore et Beige (à venir) de Chanel, Visa de Piguet en sont des exemples.
Ces reformulations sont-elles donc uniformément mauvaises?
C'est un autre débat, dans lequel je me garderai d'entrer ici. Je me contenterai de dire que si certains de ces parfums liftés sont réellement massacrés, d'autres ont de très beaux restes... et dans ce cas, il serait dommage de snobber la version récente. Inutile de sombrer dans le passéisme systématique: ceux qui auront connu l'original le regretteront, mais pour les autres, pourquoi ne pas apprécier un beau parfum, facilement disponible, parce qu'il n'est plus conforme à un état antérieur inconnu?
...et des vintages

Pour l'amateur des originaux, en tout cas, il ne reste plus qu'à faire son deuil... ou à rechercher son bonheur dans des flacons anciens, qu'il trouvera qui sur Ebay, qui dans les brocantes, qui oubliés depuis des années sur les rayons d'une petite parfumerie. Pour les courageux candidats à la chine, un
excellent article de Grain de Musc vous donne de précieux conseils pour vous aider dans votre chasse aux vintages.
Pour qui a bien connu et porté l'original, reconnaître le parfum le plus proche de celui qu'il a aimé devrait être aisé. Mais pour les autres, qui voudraient pouvoir découvrir un parfum légendaire, aujourd'hui disparu ou défiguré, il y a - pour moi - un hic: un parfum produit il y a longtemps va forcément avoir changé.
Il y a bien entendu les problèmes de conservation: toute exposition à la lumière, à l'air, à la chaleur, va gâter le jus, en premier lieu. Et même si le parfum a été bien conservé, les notes de tête restent malgré tout plus sensibles (les notes hespéridées très généralement présentes en tête sont celles qui virent le plus vite).
S'y superpose un autre problème: même très soigneusement conservé, le parfum ne va pas sagement reposer des décennies dans son flacon sans changer d'un iota - les ingrédients se concentrent au fil du temps. Il y a eu débat sur un forum anglophone, récemment, au sujet du Parfum de Thérèse paru chez Frédéric Malle: le parfum récemment acheté n'avait plus la même senteur, y avait-t-il déjà eu reformulation? Il est finalement apparu que la formule était restée identique, mais que le parfum changeait au fil du temps, à mesure de sa maturation...

Il faut, enfin, pouvoir s'assurer de la date de production du parfum que l'on recherche.
La seule mention "vintage" ou "ancien" dans une annonce Ebay est loin d'être suffisante: "vintage" de quand? Un flacon de 1920 et un flacon de 1980 peuvent l'un comme l'autre être considérés comme "vintages"... sans compter que certains vendeurs ont des affirmations si péremptoirement fantaisistes qu'un arracheur de dents en rougirait.
Pour découvrir un parfum disparu ou modifié aujourd'hui, l'idéal est probablement de dénicher un flacon qui se rapproche le plus possible de sa date de mise sur le marché: la formule pourra avoir changé même cinq ans plus tard, sans oublier les importantes fluctuations de senteurs entre les différentes récoltes de matières naturelles, abondamment utilisées dans les parfums anciens.
Autant, alors, se renseigner solidement avant de passer à un achat coûteux, s'assurer que le conditionnement correspond bien à celui de l'époque (même pour ceux qui ont gardé le même flacon des années durant, par exemple
Nuit de Noël ou
Bellodgia de Caron, la boîte a changé au fil du temps). Et garder à l'esprit que la rareté acquise, même parfaitement conservée, aura forcément changé dans son flacon depuis sa production: elle donnera une bonne idée du parfum, voire une
très bonne idée, mais elle ne sera pas identique à ce qu'a été l'original.
Sic transit gloria perfumi...
Images: Parfum de Pub, Rago Arts, Okadi