[Avis] Ormonde Woman - Ormonde Jayne



Il est rare aujourd'hui de tomber sur un parfum-archétype, une fragrance absolument originale, unique, qui ne ressemble à rien avant elle. Et quand, en plus, cette fragrance est de toute beauté...
J'ai déjà parlé d'Ormonde Jayne, jeune maison anglaise de parfumerie, au sujet de leur bel oriental, Tolu.
Le premier parfum de la gamme, seul proposé au départ dans la boutique londonienne, était un éponyme: Ormonde Woman. Et quel parfum!


Notes de tête: cardamome, coriandre, citronnelle (?)
Notes de cœur: absolu pruche, violette, absolu jasmin
Notes de fond: vétiver, cèdre, ambre, santal



Ormonde Woman donne le ton dès les premières notes. Son départ est délicat, un frissonnement acidulé nimbé d'un voile d'épices moelleuses, sans rien de piquant ou de poivré. Elles s'écartent bien vite pour révéler le cœur de la fragrance, qui fait toute son originalité: une merveilleuse note de sève végétale, verte et sombre, qui tient de la résine de pin, sans toutefois partager le côté mentholé des notes conifères.
Cette mystérieuse matière est reprise dans la composition officielle comme "black hemlock", ce qui a fait rêver à une vénéneuse concoction, "hemlock" étant le nom anglais de la ciguë. La réalité semble plus prosaïque: "black hemlock" serait en fait le nom vernaculaire anglais d'un conifère, Tsuga metrensiana, qui répondrait à l'appellation bien peu poétique de "pruche subalpine" en français... Socrate est loin!
Pourtant, il s'exhale d'Ormonde Woman une certaine magie sombre, presque narcotique, une aura de forêt enchantée, luxuriante, qui surprend, puis bien vite fascine. Et ces relents de sortilège s'expriment, paradoxalement, par une forme élégamment classique: la composition est parfaitement équilibrée, mesurée, tout en retenue.




Pendant la majeure partie de la tenue sur la peau, la dominante résineuse et verte reste toujours entrelacée de cardamome et coriandre délicates qui la nuancent avec bonheur, par petites touches; quelques relents d'acidité se dessinent en toile de fond, tandis qu'une belle note de violette verte vient s'y fondre.

En toute fin de tenue, elle se prolonge d'un mouvement naturel dans un fond de violette douce, un peu ambré, où cette sève de conifère est toujours bien présente.


Ormonde Woman est un parfum rare. A la fois étrangement fascinant et aisément portable, élégant et profondément original, il est, véritablement, sans pareil. La seule petite ombre au tableau serait, peut-être, la rémanence moyenne de l'eau de parfum... j'imagine qu'elle est supérieure dans la version parfum.
Cette enchanteresse senteur de forêt de contes, la plus belle d'une gamme tout entière séduisante, mérite mille fois d'être découverte.


Test de la version eau de parfum.


Maison: Ormonde Jayne
Créateur:
Linda Pilkington
Année de création: 2002
Famille: vert?
Disponible en eau de parfum, vapo 50 ml (73 EUR) ou en parfum, flacon 50 ml (141 EUR). Une large gamme de produits coordonnés est disponible.
Dans la boutique londonienne et sur le site d'Ormonde Jayne.

(une pochette d'échantillons de tous les parfums de la gamme peut être commandée sur le site).



Images: Harrods, Universalis



[Avis] Bornéo 1834 - Serge Lutens





Chaque année, un parfum Serge Lutens de la collection exclusive aux Salons du Palais-Royal rejoint temporairement la collection export, plus largement disponible.
Pour cette rentrée 2008, c'est Bornéo 1834 qui a été désigné, succédant ainsi à Chêne.

Dans ce parfum, Serge Lutens a voulu rendre hommage au patchouli d'Indonésie, en évoquant la manière dont il est arrivé en Europe au XIXe siècle: on glissait entre les soieries acheminées par bateau depuis l'Asie des feuilles de patchouli, dont les insectes détestent l'odeur camphrée... un antimites, en somme! Les dames finirent pourtant par se prendre d'affection pour la senteur qui imprégnait leurs soies, et ce fut l'entrée du patchouli dans le monde de la parfumerie...


Notes de tête: galbanum, notes florales
Notes de cœur: patchouli d'Indonésie, accord cacao
Notes de fond: ciste labdanum

plus, selon d'autres sources: vétiver, réglisse, résines



Bornéo 1834 est d'une richesse extraordinaire.
Son départ puissant est, à vrai dire, d'une richesse telle qu'elle pourrait effrayer: sombre, incarnation parfaite de la couleur brun tabac profond. On y sent du camphre, bien présent mais moins en vedette que dans Tubéreuse Criminelle, car il est mêlé à un patchouli exemplaire, riche, terreux, râpeux à souhait, avec une facette âcre que l'anglais qualifierait de "musty" (difficile à traduire, je n'oserais parler d'"odeur de moisi", même si j'ai déjà eu ce commentaire précis au sujet de Bornéo!).
S'y ajoute un fond de tabac brun amer, et déja des notes de cacao noir, pur, sans le moindre sucre ajouté.

L'ensemble, corsé comme une tasse de café fort, prend à la gorge et ravit tout à la fois.
Attention toutefois: d'expérience, ceux qui ne tombent pas sous le charme tendent à le trouver franchement incommodant; d'autant plus, d'ailleurs, que le sillage à la vaporisation est d'une intensité peu commune: un seul pschitt sur la peau suffit à embaumer toute une pièce... J'imagine qu'appliqué au bouchon du flacon-cloche, le sillage est plus discret.

Sa lente évolution le dépouille peu à peu du camphre, tandis que le patchouli s'assagit et que la note de cacao s'affirme. Ce cacao-ci, très noir, poudreux, amer, n'a rien de gourmand ou d'alimentaire. Il se mêle au patchouli pour le rendre plus accessible, moins râpeux, en lui donnant une pointe de moelleux, sans dominer la fragrance. C'est cette facette qui va se prolonger en decrescendo jusqu'à la fin de la (très bonne) tenue sur la peau.


J'ai lu quelque part ce Bornéo 1834 décrit comme "le grand-père d'Angel", et l'analogie est parfaite: il y a une ressemblance certaine dans l'allure générale des deux parfums, avec une dominante de patchouli surdosé, entouré de cacao, et une richesse, un capiteux qui frisent l'invasion olfactive... mais Bornéo est bien plus âpre qu'Angel, plus viril (ce qui le rend parfaitement mixte), et il a troqué les atours gourmands de l'étoile bleue contre une solide dose de caractère.
Et paradoxalement, puisqu'il met précisément en valeur cette matière, c'est un des rares parfums au patchouli, avec Coromandel de Chanel, que les réfractaires à cette note tendent à apprécier malgré tout.

Les uns, séduits par sa force rauque, en tombent éperdument amoureux, tandis que les autres, écœurés, le fuient comme la peste: un Lutens typique, donc, et de la plus belle eau!
Je ne peux terminer cette note sans une mention spéciale pour le ravissant flacon en édition limitée, décoré des silhouettes noires richement ornées des personnages du wayang kulit, le théâtre d'ombres javanais...


Maison: Serge Lutens (gamme exclusifs Salons et temporairement gamme export)
Créateur: Christopher Sheldrake et Serge Lutens
Année de création: 2005
Famille: oriental
Disponible: en Eau de Parfum, flacon 75 ml, uniquement aux Salons du Palais Royal Shiseido et en ligne sur le site des Salons (110 EUR); prochainement en vapo 50 ml, en parfumeries sélectionnées.



Images: Serge Lutens, Osmoz, Senteurs d'Ailleurs



[Avis] Dans Tes Bras - Frédéric Malle

L'arrivée d'un nouveau tome olfactif dans la collection des Editions de Parfums est toujours un événement. 
Quand, en plus, cette nouveauté est signée Maurice Roucel, déjà auteur pour la maison de l'universellement adoré Musc Ravageur, et vu les premiers avis si enthousiastes... les attentes étaient à leur comble.
 
Qu'en est-il donc, de Dans Tes Bras?
 
La maison a toujours voulu jouer la carte de la transparence: nom du parfumeur mis en évidence, concentration affichée sur le flacon... et cette volonté touche à présent les matières utilisées. Alors que l'industrie communique généralement des listes de notes plus évocatrices qu'exactes, au point qu'on a pu inclure un "gardénia noir" ou une "rose bleue" dans la composition d'un parfum, la description officielle de Dans Tes Bras laisse rêveur...
   
L'odeur profonde et savoureuse d'une peau chaude, un peu salée. Un parfum sculpté dans de gros blocs de cashméran, de santal, de musc et de patchouli, renforcé d'un cocktail de salicylates et d'encens, adouci d'héliotropine, coloré par un accord de violette.
Une sensualité intime mais profonde, une odeur de peau sublimée, l'essence même du parfum.
  
 ...imaginerait-on semblable liste de notes ailleurs?

Le Cashméran: voilà la note-phare, volontairement surdosée, de Dans Tes Bras
Aussi appelé "bois de Cachemire", il s'agit d'une matière synthétique extrêmement complexe, intense et diffusive. Elle est classée dans les muscs, mais y ajoute des facettes boisées-balsamiques chaudes, avec une note fruitée-mûre soulignée, paraît-il, d'une petite pointe de camphre et même d'une touche de béton humide.
  
 
Il semble que la fragrance peut varier radicalement d'une peau à l'autre, et son effet sur mouillette est bien différent encore... ce qui explique probablement pourquoi mon ressenti diverge à ce point des avis que j'ai déjà pu lire.
  
Sur ma peau,  Dans Tes Bras commence ainsi par une note puissante, âcre, de... sous-bois, d'humus, où domine une odeur de champignons crus (!!). 
Autant dire que l'effet est plutôt surprenant, et c'est un euphémisme...
   
Cette étrange senteur se prolonge solidement pendant deux ou trois heures. Une fois le premier choc olfactif passé, j'y distingue la violette... mais cette violette-ci est dépouillée, profondément végétale, au point qu'elle ne paraît pas même fleurie.
  
La composition est, à vrai dire, si parfaitement fondue que je peine à en distinguer les notes au-delà des sous-bois. En cherchant bien, j'y sens du vert de violette, le boisé sombre du Cashméran et du patchouli en fond, une certaine fraîcheur mentholée qui doit venir des salicylates, un côté métallique... mais l'exercice est futile, puisque la senteur résultante ne ressemble pas à la somme de ces parties.
   
A mesure que les effluves de champignonnière s'atténuent, très lentement, l'ensemble prend des teintes cuirées et rappelle assez, à ce stade, l'intérieur d'un sac à main...
  
Quelques heures plus tard encore (c'est dire si la tenue est bonne!), alors que je humais distraitement mon poignet pour vérifier ponctuellement l'évolution de ce "sac à main"... c'est l'illumination. 
Incroyable mais vrai: la fragrance a fini par prendre une odeur très proche que celle qu'exhale ma peau après une exposition au soleil. Une odeur de peau puissante, chaude, un peu salée, un peu daim et un peu âcre... c'est tout à fait stupéfiant.
  
Elle poursuit ensuite son chemin, se faisant de plus en plus douce, pour finir sur une note daim/musc blanc, très légèrement poudrée.
   
  
Par acquit de conscience, j'ai fait essayer Dans Tes Bras à un aimable poignet masculin, et l'évolution était en fait assez semblable à ce qu'elle a été sur moi: notes de sous-bois bel et bien présentes, mais avec une certaine acidité, l'ensemble pouvant effectivement évoquer de loin, comme j'ai pu le lire ça et là, un aftershave (blasphème!).
Par contre, des violettes bonbon, du doux floral et de l'encens fumé mentionnés dans les premiers avis, nulle trace...
  
 
Que peut-on dire d'un tel parfum?    
On est loin, très loin de la violette musquée, féminine, poudrée d'héliotrope et doucement sucrée que j'attendais, mais je ne peux m'empêcher de trouver cette senteur-ci fascinante. Si la fongesque première phase est, sur moi, à oublier, tout le talent de Maurice Roucel se manifeste dans cette éblouissante évolution en une réelle odeur de peau, d'un art consommé. 
Dans Tes Bras est de l'art contemporain en flacon, un parfum conceptuel qui sera, je le crains, parfaitement importable pour beaucoup de monde. Puisqu'il varie beaucoup selon les peaux, je gagerais pourtant qu'il sera merveilleux sur certain(e)s tout au long de son évolution... et je les envie.
 
 
 
Maison: Editions de Parfums Frédéric Malle
Créateur:
Maurice Roucel
Année de création: 2008
Famille: ?
Disponible en eau de parfum, en vapo 50 ml (105 EUR) et 100 ml (155 EUR) et en coffret de trois vapos 10 ml (65 EUR).
En parfumeries sélectionnées et sur le site des Editions de Parfums.

 
 

[Avis] Insolence Eau de Parfum - Guerlain

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les diverses concentrations proposées pour un même parfum - eau de toilette, eau de parfum, (extrait de) parfum - ne se limitent pas systématiquement à une simple différence de... concentration, qui affecte la ténacité de la fragrance ainsi que l'importance de ses notes de tête et de fond. Parfois, la composition même du parfum va varier, et la senteur présentera alors de réelles différences... 
La question est complexe, et mériterait d'être abordée plus en détail - j'y reviendrai.
 
 
Insolence existait déjà en eau de toilette et en extrait; pour cette rentrée 2008, Guerlain ajoute à la gamme une eau de parfum, dans le même flacon-toupie décliné ici en mauve.
 
Pour mémoire, beaucoup de fidèles de Guerlain avaient été déçus par Insolence. Je lui avais pourtant trouvé des circonstances atténuantes: passé le chœur strident des fruits rouges en tête, mêlé à une note que beaucoup ont comparée à une odeur de laque pour cheveux, le reste de la composition était somme toute fort joli. La violette et l'iris, clin d'œil à Après l'Ondée, lui donnaient du charme, surtout en fin de tenue où, débarrassés des fruits, ils se faisaient nettement plus discrets, poudrés, presque baumés. Ces jolies notes de fond rappellaient que malgré les apparences, Insolence était bien, au bout du compte, un Guerlain...
 
Arrive à présent l'eau de parfum, censée s'être "concentrée sur l'essentiel pour révéler une note d'une densité sensuelle exceptionnelle." 
Selon les premiers échos, la composition est, semble-t-il, effectivement différente: aux fruits rouges et à la fleur d'oranger de l'eau de toilette s'ajouteraient de la tubéreuse et une note "verte poivrée"...
 
A mon nez, la parenté entre ces deux concentrations est étroite, mais des divergences sont malgré tout  présentes. Les fruits rouges sont toujours là, sans plus de note de laque, tandis que la violette se tient en retrait par rapport à l'eau de toilette. Le coeur, s'il rejoint celui de l'eau de toilette, semble pourtant y ajouter un accent de floral blanc assez artificiel, dense et peu nuancé. En fond, les notes poudrées d'iris toujours ponctué de violette qui donnaient un charme très Guerlain à l'eau de toilette se sont évanouies. 
  
Cette Insolence-ci semble plus épaisse, plus compacte, plus nettement synthétique, et globalement plus sucrée aussi, puisque le coeur tient plus longtemps. D'ailleurs, le contrat est parfaitement rempli à ce niveau: l'eau de parfum semble avoir la demi-vie de l'uranium. Quant au sillage, celui de l'eau de toilette était déjà puissant, celui-ci est encore bien supérieur... avec pour conséquence directe que là où l'eau de toilette ne faisait que flirter avec l'écoeurant, l'eau de parfum, elle, semble avoir décidé de passer aux choses sérieuses.
  
A vrai dire, on croirait presque que cette version eau de parfum a résolu d'abandonner ce qui rattachait encore Insolence à la tradition Guerlain, et a ensuite comblé les trous en puisant à la source de My Insolence
Les premières critques, soulignant cet état de fait, faisaient paraître cette version d'Insolence si intentionnellement criarde que c'en devenait jubilatoire.
Malheureusement, le côté jubilatoire de la chose m'échappe.
 
 
 
Maison: Guerlain
Créateurs: Maurice Roucel et Sylvaine Delacourte
Année de création: 2008
Famille: fleuri-fruité

Disponible
: en eau de parfum, vapo 30 ml (47 EUR), 50 ml (68 EUR) et 100 ml (97 EUR); en parfumerie.

 

[Avis] Après l'Ondée - Guerlain

Comment parler d'Après l'Ondée?

Les superlatifs me manquent. Rien ne pourrait rendre un hommage suffisamment juste à ce qui est assurément l'un des plus grands parfums de tous les temps.

Plutôt qu'un parfum poétique, Après l'Ondée est la Poésie faite parfum, une émotion délicate, un murmure lumineux traduits en senteurs.

Avec cette composition de... 1906, Jacques Guerlain avait voulu peindre le "tableau olfactif d'un paysage champêtre à nouveau baigné par les rayons du soleil, juste après la pluie". La réussite est éblouissante... et ce paysage-là est féerique.

La pluie de printemps est passée, laissant dans Après l'Ondée une fraîcheur qui ferait presque frissonner. Le soleil brille à nouveau, timide, fait scintiller les gouttes d'eau, baignant la fragrance d'une blanche et froide luminosité. Les fleurs délicates, poudrées, exhalent un doux parfum pastel, en camaïeu de parme, lilas et mauves. Des elfes se cachent dans les sous-bois humides...


Notes de tête: cassie, notes anisées
Notes de cœur: violette, œillet
Notes de fond: racine d'iris, vanille

[et/ou, selon les sources: aubépine (aldéhyde anisique), bergamote, néroli, citron, mimosa, héliotrope, jasmin, rose, ylang-ylang, benjoin, ambre, musc, santal, vétiver]


Les premières notes résonnent d'accents anisés, teintés d'une infime touche aromatique, d'une pointe citronnée, et qui se poudrent de duveteuse fleur de cassie, parente du mimosa. La violette du cœur et l'iris des notes de fond, surtout, se laissent déjà deviner: dès le début, Après l'Ondée s'offre tout entier.

Il varie ensuite bien peu; à peine les notes anisées finissent-elles par s'estomper... La violette y est délicate, fragile et naturelle; l'iris, lui, déploie largement ses couleurs de frimas, mais sans excès, tandis qu'un oeillet discret apporte une très menue touche épicée. En fin de tenue, une note de vanille commence timidement à poindre, mais elle ne reste qu'un chuchotement derrière l'iris.


L'ensemble compose un tableau impressionniste merveilleusement harmonieux, tout en teintes fraîches et poudrées, humides et claires. Et au contraire des chefs d'œuvre ultérieurs de Jacques Guerlain, riches et épais de matière, il donne une impression de simplicité, de légèreté extraordinaires pour l'époque à laquelle il a été créé, mariant ainsi un charme délicieusement rétro et une facture étonnamment moderne.

La seule concentration disponible aujourd'hui est l'eau de toilette, dans un de ces flacons-vapos "abeille" qui hébergent les grands Guerlains tombés au purgatoire. Elle est merveilleuse, son sillage est très ample, mais sa rémanence tragiquement fugace. Au bout de quelques petites heures à peine, elle s'est déjà évanouie... plusieurs retouches sont indispensables sur la journée.

L'extrait, lui, a été vendu pendant près d'un siècle, le plus récemment dans un charmant flacon "Louis XVI", en forme de corbeille de vannerie, qui lui est resté associé. Il a été retiré de la vente il y a une dizaine d'années, victime des réglementations européennes, et atteint à présent des sommets ahurissants sur Ebay...
Il était, à vrai dire, assez particulier.
Sa concentration, déjà, était très légère pour un extrait: 11%, ce qui correspond plutôt, d'ordinaire, à une eau de parfum. Un article de L'Express apporte des précisions intéressantes: l'extrait d'Après l'Ondée serait ainsi le fruit d'une expérimentation de Jacques Guerlain, qui aurait laissé macérer dans l'alcool les matières naturelles qui pouvaient l'être (iris, citron et bergamote, vanille, santal), puis aurait mélangé le produit obtenu sans les diluer, procédé unique.

Cet extrait désormais si convoité est effectivement d'une beauté saisissante. Pourtant, il mêle à son iris-violette anisé une note marquée de santal qui réchauffe et assèche considérablement l'ensemble, et l'effet produit est assez différent, l'évocation de la nature humide s'éloigne... il paraît - forcément - plus concentré, moins aérien.
Sa ténacité, par ailleurs, ne semble pas bien supérieure à celle de l'eau de toilette (probablement en raison de son mode d'application, par touches plutôt que par vaporisation, plus abondante).


La beauté d'Après l'Ondée a marqué l'esprit des parfumeurs: Jacques Guerlain lui-même le prolongera dans L'Heure Bleue, tandis qu'il connaîtra des réinterprétations modernes dans deux sens opposés, avec Insolence, qui accentue sa violette en la sucrant, et L'Eau d'Hiver de J.-C. Ellena, parue chez Frédéric Malle, qui l'épure au maximum.
Quant au grand public, il semble ignorer son existence, tout perdu qu'est ce pauvre flacon aux bas des rayonnages des parfumeries, à côté de Mitsouko et de Chant d'Arômes... un crève-cœur.

Il y a dans Après l'Ondée la pureté des notes limpides d'un Prélude ou d'une Image de Debussy, l'écho nostalgique et cristallin des Gnossiennes de Satie... on imagine aussi un paysage d'hiver, tout en teintes douces et froides, peint par le Monet de la dernière manière.
Un merveilleux parfum.




Claude Debussy - Préludes I - 4: Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir



Maison: Guerlain
Créateur: Jacques Guerlain
Année de création: 1906
Famille: floral oriental - floral poudré
Disponible en Eau de Toilette, vapo 100 ml (82 EUR), en parfumerie (parfois difficile à trouver; insistez!)


Images: Le Figaro

[Parlons parfums] Des reformulations et des vintages

Ces derniers temps, il a beaucoup été question, dans la blogosphère parfum, des reformulations et des vintages. 
 
 
Des reformulations...
   
Faut-il encore le souligner? S'il est très généralement ignoré du grand public, le phénomène est bien connu des amateurs: nombre de parfums sont, régulièrement, reformulés. 
  
Souvent, le parfum garde exactement le même nom, mais sa composition change, ses ingrédients sont remplacés graduellement, pour de multiples raisons.
 
Les nouvelles normes de sécurité édictées par l'une ou l'autre institution officielle ont ainsi un lourd impact: l'utilisation des muscs nitro, jugés neurotoxiques, est en net déclin depuis les années 70, la mousse de chêne, ingrédient essentiel des parfums chyprés, a été récemment mise à l'index,... la liste d'allergènes et de matières désormais interdites ou strictement limitées ne cesse de croître. Sans parler des matières animales naturelles autrefois utilisées: musc, civette et castoréum sont aujourd'hui remplacés par des synthétiques, par souci évident du bien-être animal.
 
Pour les parfums les plus anciens, la formule originale peut aussi comporter des bases qui n'existent plus aujourd'hui (les bases sont des notes "préfabriquées", des mélanges prêts à l'emploi de composants  reconstituant une senteur - pêche, miel, oeillet... - qui épargnent au parfumeur le souci de devoir chaque fois recomposer la note qu'il souhaite utiliser, voire des mini-parfums  - accord ambre, accord animalisé - à utiliser comme note parmi d'autres dans l'élaboration d'une fragrance). Les compositions de Germaine Cellier (créatrice des mythiques Vent Vert et Jolie Madame de Balmain, Fracas de Piguet, etc.) sont bien connues pour faire grand usage de bases, ce qui les rend difficiles à reproduire fidèlement aujourd'hui. Autre exemple, la base "Mousse de Saxe" abondamment utilisée par Ernest Daltroff au point d'en devenir une signature des anciens Caron, semble aussi avoir disparu.
   
Il arrive aussi que les sources de matières premières naturelles utilisées autrefois se trouvent subitement taries, comme le santal de Mysore, qui a été massivement exploité au point d'en devenir rarissime aujourd'hui.
   
Les substitutions de composants pour basses raisons financières sont aussi hélas bien attestées: on remplace  furtivement une matière par une autre, peu ou prou moins belle, mais surtout moins coûteuse...
 
Mentionnons enfin les coups de génie des responsables marketing, estimant soudain que telle ou telle référence "vieillotte" du catalogue maison mériterait bien un petit coup de jeune!
   
Tout ceci explique donc que des modifications soient ponctuellement apportées aux formules des parfums.
Le lifting peut être progressif, à mesure que les ingrédients sont remplacés... ou il peut y avoir reformulation brutale. Femme de Rochas, par exemple, a été recomposé assez récemment. Le flacon est identique, le nom est le même, mais ce n'est plus l'ancien Femme...
  
La liste des parfums ainsi modifiés au point d'en devenir méconnaissables serait bien longue, et bien triste: on y retrouve des légendes comme Arpège de Lanvin, Calèche d'Hermès, Vent Vert de Balmain, L'Air du Temps de Nina Ricci... et certains n'hésitent pas à y placer tous les anciens Caron. 
 
Signalons au passage une autre tendance fort curieuse de l'industrie, explicable semble-t-il par la difficulté à trouver un nom encore libre de copyright pour un parfum, mais qui ne clarifie pas une situation déjà confuse: une grande marque va reprendre le nom d'un parfum ancien de son catalogue, et lancer  sous ce nom un nouveau parfum qui n'a en fait rien à voir olfactivement avec l'original. Rumeur de Lanvin, les Exclusifs Sycomore et  Beige (à venir) de Chanel, Visa de Piguet en sont des exemples. 
  
 
Ces reformulations sont-elles donc uniformément mauvaises? 
C'est un autre débat, dans lequel je me garderai d'entrer ici. Je me contenterai de dire que si certains de ces parfums liftés sont réellement massacrés, d'autres ont de très beaux restes... et dans ce cas, il serait dommage de snobber la version récente. Inutile de sombrer dans le passéisme systématique: ceux qui auront connu l'original le regretteront, mais pour les autres, pourquoi ne pas apprécier un beau parfum, facilement disponible, parce qu'il n'est plus conforme à un état antérieur inconnu?  
   
  
 
...et des vintages
   
Pour l'amateur des originaux, en tout cas, il ne reste plus qu'à faire son deuil... ou à rechercher son bonheur dans des flacons anciens, qu'il trouvera qui sur Ebay, qui dans les brocantes, qui oubliés depuis des années sur les rayons d'une petite parfumerie. Pour les courageux candidats à la chine, un excellent article de Grain de Musc vous donne de précieux conseils pour vous aider dans votre chasse aux vintages.
  
Pour qui a bien connu et porté l'original, reconnaître le parfum le plus proche de celui qu'il a aimé devrait être aisé. Mais pour les autres, qui voudraient pouvoir découvrir un parfum légendaire, aujourd'hui disparu ou défiguré, il y a - pour moi - un hic: un parfum produit il y a longtemps va forcément avoir changé. 
  
Il y a bien entendu les problèmes de conservation: toute exposition à la lumière, à l'air, à la chaleur, va gâter le jus, en premier lieu. Et même si le parfum a été bien conservé, les notes de tête restent malgré tout plus sensibles (les notes hespéridées très généralement présentes en tête sont celles qui virent le plus vite). 
  
S'y superpose un autre problème: même très soigneusement conservé, le parfum ne va pas sagement reposer des décennies dans son flacon sans changer d'un iota - les ingrédients se concentrent au fil du temps. Il y a eu débat sur un forum anglophone, récemment, au sujet du Parfum de Thérèse paru chez Frédéric Malle: le parfum récemment acheté n'avait plus la même senteur, y avait-t-il déjà eu reformulation? Il est finalement apparu que la formule était restée identique, mais que le parfum changeait au fil du temps, à mesure de sa  maturation...
   
Il faut, enfin, pouvoir s'assurer de la date de production du parfum que l'on recherche. 
La seule mention "vintage" ou "ancien" dans une annonce Ebay est loin d'être suffisante: "vintage" de quand? Un flacon de 1920 et un flacon de 1980 peuvent l'un comme l'autre être considérés comme "vintages"... sans compter que certains vendeurs ont des affirmations si péremptoirement fantaisistes qu'un arracheur de dents en rougirait. 
    
Pour découvrir un parfum disparu ou modifié aujourd'hui, l'idéal est probablement de dénicher un flacon qui se rapproche le plus possible de sa date de mise sur le marché: la formule pourra avoir changé même cinq ans plus tard, sans oublier les importantes fluctuations de senteurs entre les différentes récoltes de matières naturelles, abondamment utilisées dans les parfums anciens. 
  
Autant, alors, se renseigner solidement avant de passer à un achat coûteux, s'assurer que le conditionnement correspond bien à celui de l'époque (même pour ceux qui ont gardé le même flacon des années durant, par exemple Nuit de Noël ou Bellodgia de Caron, la boîte a changé au fil du temps). Et garder à l'esprit que la rareté acquise, même parfaitement conservée, aura forcément changé dans son flacon depuis sa production: elle donnera une bonne idée du parfum, voire une très bonne idée, mais elle ne sera pas identique à ce qu'a été l'original.  
Sic transit gloria perfumi...
   

    
Images: Parfum de Pub, Rago Arts, Okadi