[Avis] Pure Poison - Christian Dior (eau de parfum et Elixir)

Plutôt qu'une suite de flankers, les Poisons de Dior sont en quelque sorte une série conceptuelle, dont le trait d'union serait une même tendance à l'ostentation, une volonté assumée de s'afficher sans complexe et sans la moindre subtilité - si l'on fait abstraction, peut-être, du vert Tendre Poison, disparu depuis.

Quatrième de la série, Pure Poison, sorti en 2004, a été créé par un trio, Carlos Benaïm (Prada éponyme, Euphoria de Calvin Klein), Olivier Polge (Dior Homme, Cuir Beluga de Guerlain) et Dominique Ropion (Aimez-Moi de Caron, Jungle l'Elephant de Kenzo).
L'iconique flacon-pomme du premier Poison se décline ici en joli blanc opalin - "pureté" oblige? Il faut dire que la communication, confuse, parle tout à la fois d'ingénuité et de sincérité puis de séduction pure. Il est vrai que le jus joue effectivement d'ambivalence: misant sur l'aura d'innocence des fleurs blanches, oranger en tête, il la diffuse ensuite à un volume... surpuissant.

Cette ambiguïté se traduit par une identité un peu floue: Pure Poison n'est pas instantanément reconnaissable comme ses aînés Poison et Hypnotic, il n'a pas leur personnalité ravageuse, mais il a par contre hérité de leur tonitruance. Sans plus rien de vénéneux, on ne sait s'il faut se fier à la sagesse rangée de ces notes fleuries, ou si au contraire leur volume trahit leur vraie nature...

C'est que Pure Poison parle surtout de fleurs blanches, bien que traitées sur un mode nettement abstrait. L'amertume vert sombre des feuilles d'agrumes des notes de tête, bien présente et assez durable, laisse déjà deviner un cœur fleuri blanc, doucement sucré. Elle finit par disparaître en une heure environ, mais laisse encore flotter longtemps sur le cœur un voile translucide de fine amertume hespéridée, qui fait écho à celle de la fleur d'oranger. Cette fleur d'oranger peut-être est la plus identifiable, avec le jasmin, dans cet assemblage de fleurs blanches en fait très fondu, qui se fait compact, épais, de cette densité caractéristique commune aux différents Poisons. La senteur douce-amère et un peu savonneuse de l'oranger est entrelacée d'un jasmin épuré, lisse, poudré et sans trace d'indoles (ces molécules qui peuvent donner une tonalité "sale" au jasmin).
Dense, donc, et sucré à point, le cœur floral s'appuie sur un lit épais de musc blanc qui prolonge encore l'excellente rémanence.

L'ensemble évoque la même teinte blanche, sourde et monocorde, que son aîné Hypnotic Poison, et il partage avec la dernière mouture d'icelui cet effet global plutôt synthétique.




L'on dit régulièrement que Pure Poison a été attraper quelques papillons chez L'Artisan, mais j'avoue avoir peine à voir une similitude au-delà de leur famille olfactive commune. La Chasse aux Papillons est d'esprit léger, impressionniste, champêtre, tandis que le Poison, tout pur soit-il, est une composition abstraite, tendant délibérément vers l'artificiel - ce qui ne l'empêche nullement d'être très plaisante.

Si Poison était Circé et Hypnotic Poison tenait de Médée, Pure Poison se ferait plutôt Mithridate... armé d'un porte-voix.


Notes de tête: bergamote de Calabre, jasmin, orange douce, mandarine de Sicile
Notes de cœur: fleur d’oranger, gardénia
Notes de fond: santal, musc blanc, ambre gris



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En 2006, Pure Poison allait être le premier de la série à recevoir son propre flanker. Proposé exclusivement dans un vapo à poire, Pure Poison Elixir est plus qu'une simple concentration en "eau de parfum intense" de l'original: c'est une subtile réorchestration de son thème de base, confiée à l'archiparfumeur de LVMH, François Demachy. La composition d'origine est là aussi conservée, mais enrichie de petites touches qui viennent l'étoffer, lui donner du moelleux; la différence entre l'original et la version Elixir est peut-être moins marquée que dans le cas de l'hypnotique aîné, mais elle reste palpable.

L'Elixir se fait ainsi plus acidulé, avec une très jolie note de mandarine en tête, réaliste et charnue, qui dure longtemps. Arrondie par une note de cacao qui se devine plus qu'elle ne se sent, la composition se fait moins amère, mois compacte.
En cœur, elle rejoint l'original en un proche sillon parallèle, mais se fait plus gaie, plus baumée, plus discrète aussi. Avec son amertume réduite, bien que toujours présente en filigrane, l'Elixir est aussi plus accessible que l'original, plus immédiatement plaisant, avec un côté cosmétique, coton/crème plus marqué.
Au terme de son évolution - la rémanence étant plus solide encore, à sillage égal - la fragrance se finit sur des notes douces, moelleuses et vanillées, juste un peu plus sucrées.


Notes de tête: petit-grain, mandarine verte
Notes de cœur: fleur d’oranger, jasmin sambac
Notes de fond: santal, ambre, amande, vanille, absolue fève de cacao



Pure Poison
Maison: Christian Dior
Créateur: Carlos Benaïm, Olivier Polge et Dominique Ropion
Année de création: 2004
Famille: floral - jasmin
Disponible en Eau de Parfum, vapo 30 ml (51 EUR), 50 ml
(73 EUR) et 100 ml (103 EUR), en parfumerie. Une gamme de produits coordonnés est disponible.

Pure Poison Elixir
Maison: Christian Dior
Créateur: François Demachy
Année de création: 2006
Famille: floral - jasmin
Disponible en Eau de Parfum intense, vapo poire 30 ml (62 EUR) et 50 ml (88 EUR), en parfumerie. Une crème pour le corps coordonnée est disponible.


Images: Joyce, Christian Dior, Fragrantica, Robert Brown - Calla Lily Abstract (Flickr)


[Avis] Hypnotic Poison - Christian Dior (eau de toilette, Elixir, extrait)



Il y a vingt-cinq ans naissait Poison, la tubéreuse narcotique d'Edouard Fléchier, Poison l'emblématique, au sillage mi-envoûtant, mi-délétère et au succès fulgurant; Poison la Circé langoureuse, alanguie, aux paupières lourdes.

Moins d'une décennie plus tard, le même père composait un deuxième mouvement au nom d'antithèse, mais le vert Tendre Poison ne fut pas l'intrigant antidote qu'on aurait pu espérer.

La capiteuse matriarche méritait pourtant une digne héritière.
En 1998, Annick Ménardo relèvera spectaculairement le gant, en proposant ce qui sera le second temps fort de la saga: Hypnotic Poison.

Le troisième Poison entre peut-être en scène masqué de notes gourmandes, mais qu'on ne s'y laisse point prendre: c'est pour mieux attirer sa proie. Et à mesure que ces atours d'amande-massepain anisée de carvi s'envolent apparaît un cœur réellement... vénéneux. Une fois le masque tombé, Hypnotic Poison déploie, en parfaite adéquation avec son nom, une senteur qui séduit, qui captive, qui envoûte, mais éveille dans le cerveau reptilien la conscience du danger: comme le cyanure dont elle a emprunté l'odeur, cette amande-là est toxique. Oubliée la Circé alanguie, l'héritière est Médée, et elle ne fait pas de quartier.

Autant l'ancêtre rappelait olfactivement la couleur prune de son flacon, autant la déclinaison rouge de la pomme libère une odeur profondément blanche, monochrome et sourde. En cœur, les notes fusionnent dans un extraordinaire sillage dense, voire compact, affirmé et enveloppant, à la fois sucré et amer; à peine l'amande et le jasmin sambac (variété utilisée pour aromatiser le thé au jasmin) s'y font-ils plus particulièrement reconnaissables. La mousse de chêne, amère et sombre, se fait plus marquée en fond.

La potion a une personnalité unique, immédiatement identifiable, qui donne envie de crier au chef d'œuvre. Ceux qui n'y succombent pas fuiront, le cœur soulevé. Mais les victimes consentantes ont dû être suffisamment nombreuses, puisqu'Hypnotic Poison figure durablement au rang des meilleures ventes. Dior, conscient de son potentiel, n'a d'ailleurs pas hésité à le "relancer" récemment, nouvelles déclinaisons et campagnes publicitaires à l'appui.

A son propos, on a pu parler de "doudou", on a évoqué le défunt (et postérieur) Castelbajac éponyme.
Peut-être. Mais si doudou il y a, celui-ci a été revu et corrigé par Tim Burton.

Notes de tête: amande amère, carvi
Notes de cœur: jasmin sambac, bois de jacaranda, tubéreuse
Notes de fond: santal, ambre, vanille



NB: je porte Hypnotic Poison depuis sa sortie, et il a très clairement été reformulé, assez récemment je crois. L'ensemble a perdu son moelleux pour prendre un éclat vaguement métallique, plus amer. Le milieu du cœur et le fond ont été gâtés par une agaçante note mousse à l'effet nettement synthétique, et le sillage s'est atrophié. Au final, le parfum n'a pas été réellement défiguré, mais il est bien moins beau que ce qu'il a été, et je m'abstiendrai personnellement de le racheter sous cette forme.
Si vous la trouvez, préférez donc l'ancienne version, pré-reformulation... mais dont je ne pourrais malheureusement pas préciser la date exacte.
S'il est mat et caoutchouteux au toucher, avec un goulot rouge (plutôt que doré dans la version actuelle), c'est en tout cas une bonne indication que le flacon est plus ancien.
La dernière version est vendue dans une boîte rouge uniforme (à droite); dans les versions précédentes, l'ovale entourant le nom du parfum se démarquait en bordeaux sombre (à gauche).



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Pour son dixième anniversaire, Hypnotic Poison a été doté de son propre flanker, une réinterprétation orchestrée par François Demachy, directeur du développement olfactif chez LVMH (à qui appartient la maison Dior). Cette nouvelle version en concentration eau de parfum intense, Hypnotic Poison Elixir, est présentée dans un vapo à poire.




Le noyau de la fragrance semble être resté identique à l'eau de toilette originale, mais il a été décoré de pampilles, habillé de fanfreluches. Le départ, en particulier, se démarque: il est intensément gourmand, très sucré, au point de prendre des allures de caramel. Ensuite, l'Elixir se rapproche davantage de son modèle, mais reste plutôt gourmand, étoffé de cet enrobage sucré-vanillé et teinté d'un accord réglisse-anis étoilé qui lui donne du moelleux, le réchauffe, lime ses crocs. L'ensemble est plus riche, plus nuancé, mais perd aussi en lisibilité et finalement en efficacité.
Il partage malheureusement aussi avec la dernière mouture de l'eau de toilette cette fameuse note à effet très (trop) synthétique...
Le sillage, lui, est tout aussi puissant que celui de l'original, la rémanence plus solide encore.


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Dernière déclinaison en date: l'extrait de parfum, lancé en 2009 et toujours (re)composé par François Demachy.

Surprise pour qui s'attendait à une version plus puissante encore, un enivrant concentré vénéneux dont la moindre goutte ferait chavirer: l'extrait emprunte en réalité le chemin exactement inverse.

Comme pour l'Elixir, c'est en tête que l'extrait diffère le plus de l'original: il s'ouvre ici sur une déconcertante et très belle dominante de rose, avec une ombre de verdure.
Cette tonalité résolument florale va s'atténuer à mesure que la rose disparaît, mais elle restera légèrement présente en cœur. Et ce cœur est un joli tour de force: si sa senteur est étroitement apparentée à celle de l'eau de toilette, elle en est en réalité une réorchestration subtile. Absolu de jasmin sambac, fleur d'oranger discrète, absolu vanille, l'extrait fait appel à des matières premières excellentes, d'une qualité palpable - qui a porté l'eau de toilette à sa sortie y retrouvera le beau jasmin vanillé d'origine.

Toute la brute toxicité de l'original, toute son agressivité ostentatoire y disparaissent, remplacées par de la nuance, de la finesse: l'odeur est similaire, mais l'effet global est très différent.
Envolé de même, le puissant sillage: celui de l'extrait est pratiquement nul, et la rémanence est par ailleurs assez brève.


Dernière remarque: Hypnotic Poison "rubis", au flacon entouré d'un collier de perles de verre rouge, n'est pas une déclinaison particulière, mais juste un flaconnage différent, en édition limitée, de la version eau de toilette.


Hypnotic Poison
Maison: Christian Dior
Créateur: Annick Ménardo
Année de création: 1998
Famille:
oriental vanillé
Disponible en Eau de Toilette, vapo 30 ml (43 EUR), 50 ml (61 EUR) et 100 ml (87 EUR), en parfumerie. Une gamme de produits coordonnés est disponible. Temporairement: vapo "collector rubis" (50 ml, 69 EUR).

Hypnotic Poison Elixir
Maison: Christian Dior
Créateur: François Demachy
Année de création: 2008
Famille: oriental vanillé gourmand
Disponible en Eau de Parfum intense, vapo poire 30 ml (62 EUR) et 50 ml (88 EUR), en parfumerie. Une crème pour le corps coordonnée est disponible.

Hypnotic Poison extrait
Maison: Christian Dior
Créateur: François Demachy
Année de création: 2009
Famille: oriental vanillé
Disponible en Extrait de Parfum, flacon 7,5 ml (95 EUR), en parfumerie.


Images: Joyce, Christian Dior, My Prestigium

[Vintage] Jean Patou, Ma Collection - I - Amour Amour, Que Sais-Je?, Adieu Sagesse


1925: année faste pour le couturier Jean Patou.
Ses collections s'arrachent. Il habille la reine d'Espagne, Louise Brooks et Gloria Swanson. Sur les courts, Suzanne Lenglen arbore son monogramme.

Arrive l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes.
Le salon, qui célèbre le triomphe de l'Art déco, entend mettre en avant l'art de vivre à la française, la mode, le luxe. Coty, Pivert, Lubin seront de la partie. Guerlain y présentera un certain Shalimar.
Et Jean Patou va frapper un grand coup: il y fera son entrée dans la parfumerie, en présentant non pas une, mais trois fragrances simultanément.
Leurs noms? Les intrigants "Amour Amour", "Que Sais-Je?" et "Adieu Sagesse".

Écoutons l'explication du petit-neveu du couturier, Jean de Moüy:
Les trois parfums racontaient une histoire d'amour: Amour-Amour évoque le début de la liaison. Que Sais-Je? traduit une interrogation: "Qu'arrive-t-il? Les choses deviendraient-elles sérieuses?" Le troisième, Adieu Sagesse, marque la décision: "Oublions la sagesse!".
A vrai dire, Patou allait plus loin, et l'histoire d'amour contée ici éclot dans le contexte débridé des Années Folles. Si Amour Amour est bien l'instant où le cœur bat, le premier moment de flirt, et Que Sais-Je? celui de l'hésitation, Adieu Sagesse est celui où... le corps s'abandonne.
Ainsi que le disait le créateur, "Il faut vivre toutes les vertus et tous les péchés"...

Curieusement, chacun des parfums s'adresse aussi à un type de femme différent, selon sa... couleur de cheveux. Êtes-vous blonde? Amour Amour est pour vous. Que Sais-Je? est pour les brunes (beaucoup de sites donnent l'association inverse, mais la publicité d'époque ne laisse aucun doute). Adieu Sagesse, lui, est réservé aux rousses.
(Cet angle de promotion n'est pas unique dans l'histoire de la parfumerie: dix ans plus tard, Guerlain lancerait la très belle série de publicités "are you her type", illustrée par Élise Darcy, où chacun de leurs classiques sera associé à un type physique différent.)

Pour ses trois parfums, Jean Patou s'est d'emblée adressé aux meilleurs. A la composition, ce sera Henri Alméras, grand parfumeur grassois déjà créateur des Parfums de Rosine, le volet fragrances du couturier Paul Poiret. Pour le flaconnage, il fera appel au célèbre tandem Louis Süe, architecte-décorateur, et André Mare, dessinateur, qui conçoivent un flacon allongé, au bouchon en forme de pomme de pin (ou de framboise?).


Amour Amour, ce premier frémissement du cœur, est un bouquet floral où le jasmin domine. Clair et délicat, et par ailleurs d'allure classique, il a un charme à vrai dire joliment désuet. Avec le recul du temps, il semble aujourd'hui avoir été destiné à une jeune fille en fleurs, douce et insouciante, qui est depuis lors devenue grand-mère...
Il commence fraîchement, par une amertume de bergamote mêlée d'une acidité de citron. On a parfois mentionné un départ fruité - il est vrai que la composition cite du cassis - mais il n'est pas évident du tout, à mon nez.
Le jasmin prend très rapidement le dessus, marié à sa partenaire traditionnelle, la rose, au début en sourdine. Ce jasmin est clair, propre, assez perçant au départ, et surtout... nettement savonneux. Une note d'abord discrète, puis de plus en plus affirmée d'œillet apporte un peu de crémeux poudré, une infime pincée de girofle; elle sera finalement rejointe par un petit muguet joyeux.
La tonalité savonneuse va se poursuivre en s'amenuisant jusqu'aux notes de fond, doucement fleuries.
S'il fallait absolument le comparer à un parfum actuel, je dirais qu'il tendrait peut-être - de très loin - vers Joy, version eau de toilette, ou à la rigueur (et de plus loin encore) de jasminés savonneux comme Liù de Guerlain.

Notes de tête: bergamote, cassis, narcisse (plus citron, néroli, fraise?)
Notes de cœur: jasmin, rose, œillet (plus lilas, ylang?)
Notes de fond: miel, musc, civette, vétiver, héliotrope (?)


Que Sais-Je?
Pardi, je sais en tout cas que ce parfum-là est un bijou! Andy Tauer, parfumeur indépendant suisse, le classe d'ailleurs parmi les 10 parfums à sentir une fois dans sa vie...
Que Sais-Je? est un chypré-fruité, un vrai de vrai, et de la plus belle eau. Des fruits jaunes aigrelets ouvrent durablement la danse, mais ils sont suivis de près par une abondante mousse de chêne, boisée, un peu amère et terreuse, qui vous prend de nets relents de noix ou de noisette. Le crémeux du cœur floral, œillet en tête, vient velouter le tout, équilibrer la mousse de chêne, la saupoudrer d'épices très douces, et l'harmonie, s'effeuillant graduellement de ses fruits et touchée d'un filet de miel sombre, se fait irrésistible. Même si la comparaison ne me saute pas immédiatement au nez, je vois où certains y sentent un côté chocolat-gianduja, il en a le crémeux et le corsé... mais cette tonalité gourmande, qui s'accentue au fil du temps, n'est que l'une des cordes à l'arc de Que Sais-Je?, qui la glisse comme une œillade au cœur de son élégance de garçonne sûre d'elle, pleine de caractère. En fond, la belle ose même pimenter ses derniers accents de marron glacé de langoureuses notes animales... je verrais bien plutôt l'hésitation qu'est censée évoquer ce parfum dans le chef de la proie: pourra-t-elle résister?
On a souvent rapproché Que Sais-Je? de Femme de Rochas, mais j'avoue préférer la très belle version de Patou.

Notes de tête: pêche, abricot, fleurs d'oranger
Notes de cœur: jasmin, rose, œillet, iris
Notes de fond: miel, noisette (?)


Adieu Sagesse est une interprétation olfactive des plus littérales de son nom: il est exubérant et rieur, comme une Marie-Antoinette déguisée en bergère, jetant follement sa couronne par-dessus les moulins.
Il est classé comme "soliflore gardénia", mais pendant longtemps, je n'y trouve pas la moindre trace de la capiteuse fleur blanche. En lieu et place, il fuse d'un puissant départ vert pomme, vif, pétillant et joyeusement acide, qui rappelle la rhubarbe. S'y révèle bien vite un œillet affirmé, à peine touché de girofle, qui va prendre de plus en plus d'ampleur.
Ce n'est qu'après plusieurs heures, une fois la croquante verdeur un peu atténuée, que les différentes notes s'agencent pour former l'illusion d'un gardénia, comme les petites touches pointillistes d'un Signac ne révèlent le sujet de la composition qu'à distance. Un gardénia peint par Arcimboldo, en quelque sorte... En fin de tenue, il s'accentue dans cette voie et perd toute sa gaîté en s'alanguissant, prenant le cireux épanoui de la tubéreuse.
L'ensemble est d'une surprenante modernité, au contraire des deux autres membres du trio.
Ne l'ayant jamais senti moi-même, je ne me prononcerai pas, mais Octavian de 1000Fragrances compare Adieu Sagesse à D&G Feminine.

Notes de tête: jonquille, néroli, muguet (plus bergamote, cassis?)
Notes de cœur: œillet, tubéreuse, opopanax (plus jasmin?)
Notes de fond: musc, civette (plus vétiver?)


Ce triple lancement remportera un grand succès, et Jean Patou continuera donc son chemin dans le monde de la parfumerie. Amour Amour, Que Sais-Je? et Adieu Sagesse resteront longtemps au catalogue de la maison, avant de finir par se retirer discrètement.

En 1984, Jean Kerléo, parfumeur intégré de l'époque chez Patou, sera chargé de recréer à l'identique douze anciens grands parfums de la maison, avec leurs formules originales (il y en a bien officiellement douze, deux autres sont apocryphes).
Au rang de cette série de rééditions, baptisée Ma Collection, figurera naturellement l'histoire d'amour en trois temps.
Chacune de ces rééditions a été proposée en deux concentrations: eau de toilette (vapo 50 ml ou flacon splash 75 ml) et extrait (flacon 30 ml, accompagné d'un foulard assorti aux motifs de la boîte du parfum); un coffret rassemblant des miniatures de 6 ml d'eau de toilette des douze fragrances a été édité par la même occasion.
Leur résurrection n'a hélas été que temporaire, et aujourd'hui, elles ont de nouveau disparu...


Pour information, il est encore possible de trouver certaines des références, généralement les versions eau de toilette en flacon splash, chez les discounters en ligne, surtout américains (certains livrent en Europe), les prix variant selon leur rareté. Adieu Sagesse est parmi les plus faciles à dénicher; Amour Amour apparaît rarement; Que Sais-Je?, lui, est devenu à peu près introuvable. Les miniatures de 6 ml des douze fragrances apparaissent par ailleurs régulièrement sur eBay.



Test des rééditions de 1984 en version eau de toilette, plus Amour Amour: cologne vintage.

Tous mes remerciements à Octavian pour ses précieux éclaircissements techniques et historiques et à Helg pour son enthousiasme communicatif sur ces beaux parfums.



Sources: Michael Edwards - Parfums de légende. Un siècle de créations françaises, Annick Le Guérer - Le parfum, des origines à nos jours, brochure Jean Patou Ma Collection - Parfums d'Epoque 1925-1964, Prodimarques, Musée International de la Parfumerie, site de la maison Patou, Perfumeshrine, 1000Fragrances, The Scented Salamander.

Images: Louise Brooks en 1925 (LittleRedGlass), Miniatures, Einestages, Fragrantica, VirtualGarden, collection complète de la réédition d'Adieu Sagesse (Jardin d'Arômes).


[Avis] Idylle - Guerlain

Un grand vent de fleurs souffle chez Guerlain et voilà la naissance d'une Idylle... 

Avant de devenir parfumeur attitré de la maison, Thierry Wasser avait composé pour Guerlain les exquis Quand Vient la Pluie et Iris Ganache, compositions fines qui brodaient sur les codes et l'héritage de la vénérable Vieille Dame. L'iris, la violette et l'héliotrope d'Après l'Ondée y étaient traitées sur le mode subtilement pâtissier de L'Heure Bleue en son temps - mariage arrangé entre le fleuriste et le confiseur qui a montré à plusieurs reprises combien il pouvait être heureux.

Depuis sa nomination, alors que les sorties se sont succédé chez Guerlain - les Elixirs Charnels, les Voyages, Les Secrets de Sophie, La Petite Robe Noire,... -  le nouveau nez intégré n'avait participé qu'à un seul lancement: Guerlain Homme. Autant dire que son grand féminin était attendu de pied ferme.

Et la surprise fut totale. 

Oubliée, la violette. De vanille, point. Gourmandise? Pas davantage. 
Disons-le tout droit: le dernier Guerlain est dépourvu de sa guerlinade. Les amateurs de tradition en seront pour leurs frais. 
Il ne faudrait pourtant pas oublier certaine fragrance de l'exclusive collection L'Art et la Matière, qui a nom Cruel Gardénia: ce fleuri blanc clair et net, sorti en 2008, avait déjà troqué le riche accord traditionnel contre un nouveau cœur plus moderne, baptisé "musquinade".
L'on pourrait même faire remonter la filiation de ces atypiques Guerlain fleuris à Jardins de Bagatelle, grand floral datant de 1983, lui aussi assez différent des autres créations de Jean-Paul Guerlain.

Sous cet angle, Idylle s'inscrit en quelque sorte dans l'esprit de la maison... mais il est surtout solidement ancré dans l'air du temps: il suffit de sentir Narciso Rodriguez for Her pour s'en convaincre. Et si le nouveau Guerlain se vante d'être un chypré, il ne l'est qu'à la manière des "nouveaux chypres" de ces trois dernières années, des versions Slim-Fast où un léger fond de patchouli, grenouille, veut se faire aussi gros que le bœuf - la très regrettée, et désormais très restreinte, mousse de chêne.

Si allusive qu'elle soit - grande révérence devant le Narciso précité, petit salut rapide à Pleasures de Lauder - cette Idylle n'en reste pourtant pas moins charmante. 

Clair et pimpant, véritablement aérien grâce à sa grande bouffée d'hédione, molécule dérivée du jasmin qui a la propriété d'insuffler une fraîcheur de rosée aux compositions, le joli bouquet signé Guerlain a tout de la bucolique.


La tête se teinte d'un infime frissonnement acidulé, d'une petite verdeur de jacinthe et d'une menue tonalité fruitée (facette de la rose de Bulgarie) qui s'évanouissent très vite pour révéler la vraie nature d'Idylle: une fraîche brassée de fleurs délicates, qui gardent encore, accrochées à leurs pétales, quelques gouttes de pluie.

Au cœur de ce bouquet champêtre, des roses très présentes, mais absolument pas opulentes ni plus fruitées, des roses qui seraient blanches ou couleur dragée... paradoxalement, leur légèreté même les ferait presque oublier. De grandes grappes de lilas blanc y ajoutent leur doux parfum humide, et de joyeuses clochettes de muguet viennent en nombre égayer le tout. Une brise de jasmin éthéré, pas le moins du monde indolique, allège encore la composition.

Mais si elles révèlent par moments leur individualité dans un chatoiement, les différentes fleurs du bouquet, étirées, épurées, polies, se fondent surtout dans un creuset floral lumineux. Au fil du temps, cette brume fleurie se mêle de plus en plus intimement à une nuée de musc blanc tout juste souligné d'un mince patchouli, musc blanc - la fameuse musquinade? - qui finit par dominer largement en fond.

Idylle est donc printanier, Idylle est romantique, Idylle est... un vrai parfum de rosière, toute candeur et joues roses. 
Et soit on se laisse charmer par son sourire timide, soit on trouve que la demoiselle, qui a gommé la moindre de ses aspérités pour plaire au plus grand nombre, manque quand même par trop de personnalité...



Notes de tête : rose bulgare, note framboise, note litchi, freesia
Notes de cœur : rose, pivoine, lilas, jasmin, muguet 
Note de fond : musc blanc, patchouli


Maison: Guerlain
Créateur: Thierry Wasser (et Annick Ménardo?)
Année de création: 2009
Famille: chypré-floral
Disponible en Eau de Parfum, vapo 35 ml (53 EUR), 50 ml (69 EUR) et 100 ml (104 EUR). Une gamme de produits coordonnés est disponible.


Images: Guerlain; Jean-Honoré Fragonard - Conversation galante dans un parc ou L'amoureux couronné (via Carnets de Nuit)


[Histoire] A la cour du Roi Soleil

Vive le roy!

Nous sommes à la seconde moitié du XVIIe siècle. Le prestige du Soleil des Bourbons brille sur la France. Et depuis Versailles, l'élégance de la Cour française donnerait bientôt le ton à l'Europe entière.


Le métier du parfumeur

Le parfum était assurément l'un des fleurons de ce raffinement. Sa vogue allait croissant, et pour la première fois, au début du siècle, la profession de parfumeur s'était vu attribuer un titre officiel, protégé, ce qui allait aussi entraîner des obligations: il fallait quatre ans d'apprentissage avant de devenir "maître gantier et parfumeur" (titre qui sera familier aux amateurs de parfums de niche!)

Pourquoi donc associer les gants aux parfums?
C'est qu'à l'époque, les gants de peau devaient d'abord être purgés de tout effluve malodorant par des trempages dans de l'eau de fleurs (oranger, rose,...), puis ils étaient longuement "mis en fleurs", c'est à dire couchés dans des lits de fleurs naturelles (tubéreuses, roses, violettes,...) régulièrement renouvelées, pour qu'enfin ils soient imprégnés de leurs doux parfums. Touche finale: ils étaient humectés d'eau d'oranger agrémentée de musc et de civette.
Les gants étaient ainsi, à l'époque encore, le premier et principal vecteur du parfum.

Pour satisfaire leur clientèle, les gantiers-parfumeurs choisissaient avec soin les différentes essences et fleurs afin de composer une senteur particulière pour ces gants. Et déjà, le métier du parfumeur flirtait avec celui de l'illusionniste: on trouve des recettes de "gants d'ambre sans ambre" et de "gants de l'odeur de jasmin sans fleurs"!

S'ils se taillent la part du lion dans la profession, les gants n'étaient pas le seul produit de l'art de ces maîtres, loin de là. Ils proposaient ainsi des compositions nommées Eau d'Ange (à base de benjoin et styrax, un peu de muscade, girofle et cannelle), Eau de Mille Fleurs (la même, mais musquée), Eau de Cordoue (la même, mêlée d'eau de rose), Eau de Fleurs d'orange, Parfum à la Duchesse, ainsi que des essences d'ambre et de musc, extrêmement prisées: les parfums sont généralement lourds, épicés, riches en notes animales. Les pommades, poudres et les savons se parfument, eux aussi.

Et les parfumeurs?
Alors qu'aujourd'hui, les créateurs sont (heureusement de moins en moins) cachés derrière leur marque, les maîtres parfumeurs du XVIIe siècle ont pignon sur rue, amassent de véritables fortunes et deviennent célèbres, au point parfois de devenir la coqueluche de la Cour.

Les plus connus ont nom Martial, Jean Gallimard, Simon Barbe. Leur vogue est telle qu'on en retrouve trace même chez Corneille, glissant cette allusion à Martial:

Le joli passe-temps
D'être auprès d'une dame et causer du beau temps,
Lui jurer que Paris est toujours plein de fange,
Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne Eau d'ange.

Et, le snobisme ne datant pas d'aujourd'hui, "Donnons nous de garde de ressembler à ces fanfarons", prévient un sage, "qui ne voudroient pas d'une paire de gants si elle ne venoit de chez Martial"...

Le sieur Simon Barbe, lui, va publier deux ouvrages restés célèbres.

Le premier, "Le Parfumeur françois, qui enseigne toutes les manières de tirer les odeurs des Fleurs, & à faire toutes sortes de composition de Parfums", paru en 1693, était un livre de vulgarisation destiné au "divertissement de la noblesse":

Les personnes de condition, et celles qui ont un honnête loisir rempliront leur temps et se désennuyeront en campagne, lorsqu'il employeront l'abondance des fleurs à en faire des parfums à juste prix.

L'objectif? Non seulement fleurer doux, bien sûr, mais aussi "se délivrer du mauvais air qu'on trouve souvent malgré soy."

Le deuxième opus, "Le Parfumeur royal, ou l’art de parfumer avec les fleurs & composer toutes sortes de parfums, tant pour l’Odeur que pour le Goût", paru en 1699, était adressé aux professionnels (il a été récemment réédité, mais il est malheureusement déjà épuisé). Outre des recettes d'"eaux de senteurs" et d'"essences", on y trouvait aussi comment parfumer les gants bien sûr, mais aussi le tabac, les poudres à cheveux et... les liqueurs et "parfums bons à la bouche".

L'essor de la parfumerie va aussi être favorisé par l'explosion de la palette du parfumeur: la région de Grasse va non seulement multiplier les plantations d'oranger, mais surtout, elle va y acclimater en 1632 une fleur venue de Perse: la tubéreuse. Vingt ans plus tard, ce sera le jasmin d'Asie, à la senteur si opulente, qui viendra s'y ajouter.
Chaque matière aura ses usages de prédilection: "Pour les cheveux ou perruques, c'est l'essence de jasmin qui étoit la préférée; et, pour le tabac, c'étoit déjà la civette, mais frelatée."



Le parfum à la cour de Louis XIV

Au début de son règne, le jeune Louis XIV vouait une véritable passion aux parfums, héritant d'ailleurs en cela du goût de sa mère.
Le Parfumeur françois atteste bien de cette affection:

Le plus grand des monarques s'est plu à voir souvent le sieur Martial composer dans son cabinet les odeurs qu'il portoit sur sa sacrée personne.

C'était au point que Simon Barbe avait surnommé le roi "le plus doux fleurant". Et le duc de Saint-Simon, grand mémorialiste du temps, de confirmer:

(...) jamais homme n'aima tant les odeurs, et ne les craignit tant après, à force d'en avoir abusé.

C'est que, hélas!, l'excès en tout nuit, et le roi finit par s'en gâter la santé, devenant franchement allergique aux parfums. Ainsi l'explique Saint-Simon:

Le roi aimait extrêmement l'air, et quand il en était privé, sa santé en souffrait par des maux de tête et par des vapeurs que lui avait causées un grand usage des parfums autrefois, tellement qu'il y avait bien des années que, excepté l'odeur de la fleur d'orange, il n'en pouvait souffrir aucune, et qu'il fallait être fort en garde de n'en avoir point, pour peu qu'on eût à l'approcher.

Cette aversion était de notoriété publique, comme le confirme la truculente Madame Palatine, belle-sœur du monarque:

Notre roi aime beaucoup la cannelle, mais S.M. ne peut souffrir l'ambre. Dès qu'il sent un parfum, il entre en transpiration et a des points à la tête: il faut immédiatement brûler du papier...


Après cette extraordinaire vogue des parfumeurs et des senteurs de toutes sortes, les choses vont donc bien changer à la Cour... Pour flatter le roi, les élégantes lui emboîtent le pas, ainsi que s'en étonne un voyageur sicilien de passage:

Les étrangers jouissent à Paris de tous les plaisirs qui peuvent flatter les sens, excepté l'odorat. Comme le Roi n'aime pas les senteurs, tout le monde se fait une nécessité de les haïr; les dames affectent de s'évanouir à la vue d'une fleur.


Toute la Cour en est-elle donc réduite à l'inodorat?
Pas toute, non! Car ainsi qu'ironise Madame Palatine, peu amène à son habitude envers Madame de Maintenon, la nouvelle épouse de Louis XIV:

Personne ne portait à la cour des parfums, que la vieille Maintenon; elle avait toujours des gants parfumés de jasmin; le roi ne tolérait les odeurs sur personne que sur elle, parce qu'elle lui faisait croire que c'était une autre personne qui s était parfumée.


Pour Madame Palatine, le holà mis sur les fragrances n'était pas une bien grande perte. Il faut dire qu'elle-même "tenait beaucoup plus de l’homme que de la femme", avec "la figure et le rustre d’un Suisse", et n'aimait rien plus que la chasse et rien moins que les falbalas.


Le contraste qu'elle formait avec son époux le duc d'Orléans dit Monsieur, frère de Louis XIV, en était d'autant plus saisissant, car selon la description célèbre de Saint-Simon toujours, voilà comment était fait Monsieur....

C’était un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets et de pierreries partout, avec une longue perruque toute étalée devant, noire et poudrée et des rubans partout où il pouvait mettre, plein de sortes de parfums et en toutes choses la propreté même.

Amoureux à ce point de la parure, Monsieur ne pouvait partager l'aversion de son illustre frère pour la chose parfumée, bien au contraire. Et Mademoiselle de Montpensier, un bref moment promise à Monsieur, en était fort marrie. Alors que, déconfite, elle recevait la visite de son ex-futur-fiancé:

Il parla toujours de parfums, sur quoi je n'avais rien à lui répondre....

Monsieur n'avait d'ailleurs pas hésité à faire du fameux Martial son propre valet de chambre.




Dans l'hygiène et la toilette mêmes, les senteurs sont partout, quoi qu'en pense le roi.
Ainsi, si l'eau pure et les bains sont considérés comme néfastes, on fait par contre grand usage d'eaux de fleurs et de vinaigres odorants, on se frotte de savonnettes parfumées et de "mouchoirs de Vénus", ces étoffes imprégnées d'essences parfumées. Le parfum s'accompagne ici de la notion de propreté, et les médecins attribueront souvent des vertus thérapeutiques aux eaux odorantes, notamment à l'ancienne Eau de la Reine de Hongrie (très aromatique: à base de romarin, avec de la fleur d’oranger, de l’esprit de rose, de la menthe et du citron).
Des sachets de senteurs, notamment de la poudre d'iris, très en vogue au début du siècle, se glissent dans les plis des vêtements. Les poudres à cheveux embaumeront le jasmin, la rose, la jacinthe.

Et n'oublions pas que sous ses dorures, Versailles, faute d'installations sanitaires, était toute crasse et puanteur. Au point qu'il fallait bien réagir:

Quelque répugnance que l'on éprouvât alors pour les parfums, les palais royaux étaient tenus dans un tel état d'infection qu'il fallait bien parfois se résoudre à la combattre. En ce cas, on se bornait à appeler un officier de fourrière. Il arrivait portant à la main une pelle chaude, sur laquelle il brûlait une substance odoriférante.


Et voilà comment grand roi aima passionnément les parfums, puis s'en dégoûta. Son successeur, lui, n'y sera pas allergique, et c'est toute la cour qui se replongera avec délices dans les senteurs. Tellement, à vrai dire, que sous le règne de Louis XV, l'entourage du roi sera surnommé "la cour parfumée"... mais ceci est une autre histoire.


Sources: Annick Le Guérer - Le Parfum, des origines à nos jours; Saint-Simon - Mémoires; Lettres de Madame, duchesse d'Orléans née princesse Palatine; Simon Barbe - Le parfumeur françois (édition en ligne); Nicolas de Blegny - Le livre commode des adresses de Paris pour 1692 (édition en ligne); Alfred Franklin - La vie privée d'autrefois. Vol.14. Les magasins de nouveautés. (édition en ligne); Philippe Erlanger - Monsieur, frère de Louis XIV; Historical Perfumes; Annick Le Guérer - Les parfums à Versailles aux XVIIe et XVIIIe siècles. Approche épistémologique, dans Odeurs et Parfums, éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, Paris, 1999.

Images: Jean Belin - Fleurs dans un vase d'or, buste de Louis XIV, corne d'abondance (Louvre; image RMN), Charles Le Brun - Louis XIV en armure (image Courduroisoleil); Michel Corneille - Philippe d'Orléans portant une armure (image Wikipedia); Pierre Mignard - Portrait de Madame de Maintenon (image Wikipedia); Jean Nocret - Louis XIV et sa famille travestis en dieux de l'Olympe (Versailles; image Wikipedia); British Museum, Chemical Heritage.

[Avis] Oriental Brûlant - Guerlain


Dans le style bonbonnière, Guerlain vous propose sa collection des Elixirs Charnels.
"Elixir charnel": le ton est donné. On est, certes, dans un registre onomastique un peu plus soutenu que les francs S-eX, FCUK Him et autres Very Sexy Hot, mais l'idée est la même: le parfum comme accessoire caliente.

Réalisé à quatre mains par Christine Nagel (Miss Dior Chérie, Si Lolita) et Sylvaine Delacourte, le trio original, sorti en 2008, rend hommage à sa manière à de grandes familles olfactives - quoique toutes déclinées sur un mode résolument sucré. Et chacune de ces familles symbolise un état d'esprit, à adopter donc selon son humeur du jour: Gourmand Coquin pour jouer les femmes-enfants taquines, Chypre Fatal pour les Lauren Bacall en puissance, et Oriental Brûlant qui, à court d'évocations, se veut tout simplement érotique. Est venu s'y ajouter en 2009 l'androgyne Boisé Torride.

À l'époque, la prose fleurie qui accompagnait la sortie de ces exclusifs gourmandoïdes avait fait hurler de rire l'ensemble de la blogosphère. Jugez-en plutôt:

Une irrésistible envie de plonger dans ses fantasmes grâce à une seule goutte de parfum. Laissez vos sens décider quelle femme vous voulez être ce soir.
(...) Une essence brûlante pour une femme érotique.
Et ce ne sont là que les parties les plus présentables. Chez Harlequin, on en ricane encore.


Ce détail marketing mis à part, et à présent que le buzz est retombé, qu'en est-il des jus?

Si les communiqués de presse et les flacons couleur guimauve laissaient effectivement présager le pire, les fragrances sont au final une assez bonne surprise. Elles ont en commun une composition claire sans être simpliste, d'accès aisé, qui les rend immédiatement plaisantes. Les matières sont de qualité, mais si ces Elixirs lorgnent quelque peu du côté de L'Art et la Matière, ils ne sont pas aussi ciselés, et ils partagent tous peu ou prou une tonalité sucraillonne un brin racoleuse.
Ceci dit, ce sont de beaux parfums malgré tout, en particulier Gourmand Coquin, très bon dans son registre, avec ses amusants relents de Nutella, et - surtout - le très Guerlain Oriental Brûlant.


Oriental Brûlant est, comme son nom l'indique, l'oriental de la collection, un oriental qui "évoque la sensualité d'une étreinte" (si on vous le dit!), un oriental "vibrant. Sensuel, enivrant, addictif"...

Notes de tête : clémentine
Notes de cœur : amande
Note de fond : fève tonka, styrax, vanille

Oriental Brûlant commence en fanfare, avec une explosion de notes boisées très présentes, un peu rêches, qui tiennent beaucoup du patchouli. Elles vont s'amenuiser au fil du temps, mais subsisteront en colonne vertébrale de la fragrance, pour disparaître, curieusement, dans les notes de fond. Cette volée de bois râpeux se love au cœur d'un oriental chaud, dense et sucré, une sorte de cocktail mi-ambre, mi-massepain parfaitement délicieux.
À ce premier stade, Oriental a à peu près autant de timidité, dans son genre, que Shalimar - gare au sillage!

Pendant que le bois se dissipe petit à petit, le cœur ambré va poursuivre sur sa lancée, toujours mâtiné d'amande, et va solidement se vaniller au fil du temps.
Une volute fumée va venir danser en fin de tenue, puis s'évanouir avec le reste: étonnamment, malgré une composition riche en notes tenaces, la rémanence est juste un peu courte pour une eau de parfum.


Variation sur un thème connu, Oriental Brûlant n'a peut-être rien de révolutionnaire, mais il réunit bien des ingrédients qui ont fait de tant de recettes Guerlain des réussites. C'est d'ailleurs celui des Elixirs qui porte le plus nettement la patte de la maison, dans sa dernière manière - il serait en quelque sorte la synthèse entre l'envoûtante élégance d'Attrape-Cœur et le clin d'œil girly-chic de La Petite Robe Noire.
Véritable oriental, ambré-vanillé chaleureux, il se montre réellement séduisant.
"Érotique", par contre? Il faudrait que Monsieur ou Madame prise la pâtisserie dans le boudoir...


Maison: Guerlain
Créateur: Christine Nagel et Sylvaine Delacourte
Année de création: 2008
Famille: oriental
Disponible en Eau de Parfum, vapo 75 ml (165 EUR), exclusivement dans les boutiques et espaces Guerlain.


Images: Sniffapalooza, Guerlain



[Avis] Vanille Absolument / Havana Vanille - L'Artisan Parfumeur




Note 31/7/2010: à l'été 2010, Havana Vanille a été rebaptisé Vanille Absolument, pour une question de droits.



Dernier tome en date de la série des Odeurs volées par un parfumeur en voyage de L'Artisan Parfumeur, Havana Vanille parle non seulement de La Havane et de ses fameux cigares, mais aussi du long voyage pour y parvenir, s'imprégnant du bois de la coque du navire et empruntant, au fil des escales, les épices de la Jamaïque et le rhum des Antilles...

Pour composer ce récit olfactif, point de vanilline, cette molécule synthétique si souvent employée dans les formules à petit budget, mais une absolue vanille soigneusement sélectionnée et combinée à d'autres notes baumées, boisées et ambrées pour composer un accord "gousse". Elle est conjuguée à de l'absolue narcisse qui, associée à l'immortelle et à la fève tonka, donne l'illusion du tabac miellé, sans qu'il y ait de réelle note tabac dans la composition... voici pour les havanes, et voilà pour la vanille!

De l'intérêt d'une comparaison côte à côte: si la description d'Havana Vanille semblait la rapprocher tantôt du Tobacco Vanille de Tom Ford, tantôt de la Spiritueuse Double Vanille de Guerlain, son effet est en réalité très différent, et elle serait plutôt à mi-chemin entre les deux.

Là où la Spiritueuse est gorgée de rhum, alanguie dans un baroque décadent, tout de luxe et de volupté, Havana Vanille garde une fermeté dans sa dense sécheresse à peine poudrée. La première est sombre, goudronneuse, exhalant une fumée qui tient de l'encens; la seconde, plus claire, plus nette, prendrait plutôt la couleur des feuilles séchées de tabac blond. Et là où le Tom Ford, tout plaisant qu'il soit, donne rapidement envie de s'exclamer "c'est un peu court, jeune homme!", l'Artisanale vanille est au contraire riche, assez complexe - et bien moins sucrée.



Souvenir de son séjour dans les îles, Havana Vanille souffle en tête une délicieuse haleine de rhum épicé, qui s'évapore hélas vite.

Elle fait place au mariage d'un tabac blond doucement miellé, délicatement parfumé (loin de l'opulence d'un Fumerie Turque), et d'une vanille très naturelle, offerte tout entière, grains et gousse aux accents de goudron presque réglissé. Cet accord sucré juste à point se détache sur une toile de fond assez nettement cuirée et un peu ambrée.
L'ensemble est saturé, assez compact, sec et doux-amer, d'une amertume à la tonalité légèrement végétale: l'absolue narcisse, avec ses facettes foin/tabac/vertes, maintient tout ce joli monde au garde-à-vous. On devine aussi, en fond, une fine couche terreuse qui rappelle le patchouli, sans son râpeux.

Au fil du temps - la rémanence étant tout à fait satisfaisante, a fortiori pour un des trop souvent fugaces parfums de L'Artisan - l'amertume s'envole, le tabac recule et les grains de vanille doux et baumés, extraits de leur gousse, vont se glisser à l'avant-plan, prendre de l'ampleur.

À ce stade, Havana Vanille se fait plus sucrée et aussi plus simple que dans sa première phase: si le tabac se devine encore, la fragrance prend des allures de crème vanille, douce et joliment naturelle, posée sur quelques brindilles de bois poli qui lui donnent un peu plus de profondeur.



Ces derniers temps, les créateurs de parfums se sont amusés à faire voler en éclats le poncif de la vanille soit régressive, soit séductrice, pour mettre en scène des vanilles joyeusement cubistes, déstructurées, intellectualisées. Havana Vanille s'inscrit dans cette tendance, du moins dans sa première phase. Mais elle ne s'y limite pas: le havane flirte trop ouvertement avec la gousse.
Le résultat? Avec un petit bémol toutefois pour sa seconde phase, un parfum à la fois intéressant comme exercice de style et absolument délicieux, addictif en diable, qui ne me quitte plus depuis des jours.
Très chaudement recommandé... mais laissez-m'en un flacon!



Notes de tête: girofle, fruits secs, rhum, mandarine
Notes de cœur: fève tonka, tabac, immortelle, absolue narcisse
Notes de fond: absolue vanille, bois fumés, cuir, muscs, benjoin, baume Tolu, mousses



Année de création: 2009
Famille: oriental-vanillé
Disponible en Eau de Parfum, vapo 50 ml (76 EUR) et 100 ml (100 EUR), en points de vente sélectionnés et en ligne sur le site de la maison.



[Avis] Vanilia - L'Artisan Parfumeur

Né en 1978, Vanilia était l'un des premiers-nés de L'Artisan Parfumeur, alors sous la direction de son fondateur, Jean Laporte. Et depuis le récent lancement de l'autre vanille de L'Artisan, le délicieux Havana Vanille, l'ancêtre est poussé vers la sortie...

À l'époque, Vanilia était l'une des petites tranches de nature sans prétention qui composaient la gamme de départ de L'Artisan. Elle était pourtant pionnière: avec sa surdose en éthyl-maltol, molécule à la senteur caractéristique de barbe-à-papa, elle ouvrait la voie avec plus d'une décennie d'avance à la gourmandise d'Angel et de sa cohorte d'imitateurs, et Pink Sugar d'Aquolina lui devra beaucoup.

Depuis, la manière dont elle est perçue a bien changé.
Insistant sur l'utilisation, dans sa composition, de l'extrait d’ylang-ylang et de l'absolu de gousse de vanille, L'Artisan la présente comme un floriental sensuel et rare, et des commentaires ça et là la décrivent comme "adulte", "élégante", voire "sophistiquée".


Composition: fleur de vanille, extrait d'ylang-ylang, absolu de gousse de vanille, ambre, santal


C'est à se demander si j'ai senti le même parfum.

"Sophistiquée"? Vanilia a à peu près toute la sophistication d'une fête foraine, dont elle a d'ailleurs emprunté l'odeur. La louche d'éthyl-maltol y fait souffler une puissante bourrasque de sucre crayeux qui crisse sous la dent, un sucre poudreux et sec comme de la sciure. L'allusion à la barbe-à-papa est si franche qu'on la sentirait presque fondre sur la langue.
La note semble parfois presque s'abandonner à grésiller, mais elle se retient au seuil du sucre brûlé. Et contrairement à ce que l'on pourrait craindre, toute stridente qu'elle soit, cette note de sucre n'est pas poisseuse pour autant, sa sécheresse même l'en empêche. Ce doit être pourquoi beaucoup trouvent que Vanilia n'est pas alimentaire...


Et la vanille?
Ma foi, la vanille se... devine. À la vaporisation, le sucre s'aromatise d'une petite touche de citron vert, comme le faisait justement remarquer Méchant Loup; ensuite, on y sent effectivement une nuance solaire d'ylang, quelques (très) lointains échos fumés... mais pour le reste, pas la moindre trace de la riche complexité rhum-tabac goudronnée de la gousse, et à vrai dire bien peu de la senteur même de l'arôme vanille, perdu qu'il est dans le vaporeux écheveau des fils de sucre.

À mi-chemin entre la barbe-à-papa et la glace vanille un peu cheap, Vanilia est une vanille rose fluo, fun et sans complexe. Et elle ne va plus rester parmi nous très longtemps. À bon entendeur...



Créateur: Maurice Maurin et Jean Laporte
Année de création: 1978
Famille: gourmand
Disponible en Eau de Toilette, 50 ml (39 EUR) et 100 ml (54 EUR), en points de vente sélectionnés et en ligne sur le site de la maison. Bientôt retiré de la vente.



Images: L'Artisan Parfumeur; Death by Cotton Candy par Daniela Edburg