mercredi 18 mars 2009

[Avis] Nuit de Cellophane - Serge Lutens


Les deux dernières sorties de Serge Lutens, l'été dernier, avaient été de grands crus: le divin Serge Noire, qui a fini par devenir mon préféré de la maison, et le raffiné El Attarine, absolument pas à mon goût mais d'une qualité indiscutable. Deux parfums d'une foncière originalité, d'accès à tout le moins escarpé, remarquables dans tous les sens du terme. Et qui résumaient, chacun à leur manière, l'esprit de la parfumerie de Serge Lutens.
 
Autant dire que cette nouvelle sortie était attendue avec impatience: serait-il possible de se maintenir à un tel niveau?
 
La réponse est tombée, sous la forme de Nuit de Cellophane
Un parfum où il est question d'osmanthus, de jasmin et de mandarine, sur fond de nuit étoilée - autant dire un contrepied absolu aux deux précédents.
 
 
Notes de tête: notes vertes, mandarine
Notes de cœur: jasmin, osmanthus de Chine, œillet, lys
Notes de fond: muscs, amande, bois, miel

(plus, selon d'autres sources: santal, myrrhe, civette et castoreum)
 
 
On me l'avait dit, je n'avais pas voulu le croire, mais l'évidence s'impose, en deux mots: J'Adore.
Sans aller jusqu'à la copie - loin de moi cette idée - force est de constater un air de famille entre ce dernier opus et le best-seller de Dior...
 
Qu'a-t-il donc pu se passer chez Lutens? Je n'y entends goutte.
 
En ouverture de cette Nuit de Cellophane, une note d'abricot très nette, jolie, nuancée de mandarine à peine acidulée, juste un peu trop mûre. 
Derrière ces abords ouvertement fruités se laisse déjà deviner une touche de fleurs blanches... et l'ensemble rappelle un peu - hélas - l'odeur d'un shampooing (!!)
 
Et puisqu'on avait surtout parlé du dernier Lutens en termes de "travail sur l'osmanthus", remettons les pendules à l'heure: on est beaucoup plus, ici, dans l'évocation de l'osmanthus, par touches fleuries-abricotées, que dans la restitution réaliste. Point non plus de surdose voulue d'une matière-reine, comme dans tant de joyaux de la maison: le jasmin s'affiche au moins à parts égales, un jasmin léger et résolument floral, sans les facettes animalisées, voire charnelles, qu'il peut présenter - À la nuit est loin! 
 
La note d'abricot, joliment teintée de myrrhe, se prolonge solidement sur un cœur floral blanc, très fondu, où se laisse toutefois deviner une rondeur épanouie de fleurs blanches exotiques (du champaca?), et une certaine verdeur de tubéreuse (bien timide, et que je n'aurais pas identifiée sans l'avis de Grain de Musc!).

Ces aspects fruités et moelleux finissent par s'envoler au fil du temps, et dans la seconde partie de la - fort linéaire - évolution, ne reste plus alors sur la peau que ce fleuri blanc léger, sans grandes nuances et, à mon nez, assez synthétique, qui se termine en musc blanc propret. Un musc pâle, mais d'une telle intensité - soulignons le très solide sillage, et la bonne rémanence - qu'il doit étouffer toute velléité du fond amande-miel-bois promis de se manifester...


Que dire?
Une chose est sûre: Nuit de Cellophane ne risque pas de faire fuir les foules autour de vous comme une Tubéreuse Criminelle ou un Muscs Koublaï Khan. Contrairement à nombre de références de la maison, il est parfaitement accessible, simple à porter... et sans grande personnalité. Je n'y trouve aucune des particularités si exigeantes, parfois, mais si attachantes de la parfumerie de Serge Lutens.
C'est, au final, un parfum grand public, un assez joli fleuri-fruité, fort agréable et qui devrait beaucoup plaire.
Personnellement, je crains qu'il ne me laisse indifférente.


Maison: Serge Lutens (gamme export
Créateur: Christopher Sheldrake et Serge Lutens 
Année de création: 2009
Famille: floral-jasmin
Disponible en Eau de Parfum, vapo 50 ml (79 EUR), en parfumeries sélectionnées.
   
 

Images: Serge Lutens, Senteurs d'Ailleurs.
  

  

vendredi 13 mars 2009

[Avis] Piment Brûlant et Poivre Piquant - L'Artisan Parfumeur

 
Après Safran Troublant, le délicieux alliage safran-rose-vanille d'Olivia Giacobetti, voici les deux autres Épices de la Passion proposées par L'Artisan Parfumeur: Piment Brûlant et Poivre Piquant
Ces deux créations de Bertrand Duchaufour (Avignon et Kyoto de Comme des Garçons, Dzongkha ou Timubktu chez L'AP), devenu depuis nez attitré de la maison, s'inspirent elles aussi d'anciennes recettes invitant à l'amour...
 

 
 
...et c'est ainsi que Poivre Piquant tirerait son accord central d'une tradition indienne voulant qu'on mélange, sur le voile d'une jeune mariée, du sucre pour que sa vie soit douce, et du poivre pour y ajouter... les épices de la passion?


Notes de tête: note réglisse
Notes de cœur: poivre
Notes de fond: lait au miel


Comme pour Safran Troublant, l'épice-vedette s'épanouit largement d'emblée. La note de réglisse annoncée en tête est bel et bien présente, mais il faut se concentrer pour la remarquer, tellement le poivre exulte! 
Et c'est un bien beau mélange de poivres que voilà, la senteur très réaliste de baies fraîches de poivre rose, vert et blanc, très parfumées, qu'on viendrait juste d'écraser pour qu'elles exhalent tout leur arôme...
Paradoxalement, la facette piquante/brûlante du poivre est très modérée: on est loin d'un âcre effet poivre du moulin. Le peu de piquant présent d'emblée s'estompe d'ailleurs très vite, pour laisser pleine place aux accents purement parfumés du poivre, au côté anisé-fruité des baies roses.

La note de lait annoncée se révèle progressivement - mais outre que l'odeur du lait chaud ne soit pas en elle-même particulièrement agréable, sa reproduction, ici, frise parfois un peu trop le plastique (sur ma peau du moins!)
Fort heureusement, elle s'équilibre assez vite pour partager les premiers rôles avec le poivre, et cette alliance, qui pourrait paraître saugrenue, fonctionne en fait fort bien. Elle se poursuit pendant quelque temps, avant que les notes lactées ne finissent par prendre le dessus, douces, crémeuses et légèrement sucrées. 


D'autres parfums (Poivre Samarcande d'Hermès, Piper Nigrum de Lorenzo Villoresi) ont montré avec bonheur que le poivre pouvait être un bien beau protagoniste dans une fragrance. Son traitement, ici, est surprenant et très agréable, un poivre parfumé sur un lit crémeux, tout en légèreté, joliment original. Dommage, vraiment, que la rémanence sur la peau soit si moyenne...  




Oy!
Si Poivre Piquant tempérait les côtés les plus irascibles de son épice-phare, Piment Brûlant, lui, ne prend pas de gants: c'est un piment hyperréaliste, en 3D! 

La description officielle évoquait pourtant le chocolat aztèque, le xocolātl, cet incendiaire breuvage précolombien mêlant au chocolat battu, amer et non sucré, une solide dose d'épices, piment, vanille et roucou en tête...


Notes de tête: clou de girofle, pavot
Notes de cœur: piment mexicain, chocolat
Notes de fond: ambre, tonka, touche de vanille


...mais c'est le piment, et lui seul, quasiment, qui mène la danse ici. 
La note de tête, saisissante de vérité, rappelle effectivement l'odeur du piment frais. A mieux l'analyser, on y sent une très nette senteur de feuilles vertes de tomate. S'y mêle une touche pratiquement salée, sur de vagues relents fumés... Montezuma s'éloigne.
 
Piment, piment, piment... puis au fil du temps, il finit par s'atténuer, et une petite note plus moelleuse vient l'étayer. J'imagine que c'est là le chocolat annoncé, mais il faut un peu de bonne volonté pour le remarquer.
Et au moment où la fragrance se faisait plus douce, elle disparaît - la rémanence paraît supérieure à celle du Poivre, mais elle assez reste moyenne.
 
 
Piment Brûlant reste, pratiquement, un soli-note piment tout au long de sa tenue sur la peau, alors que la description officielle, toute de torride chocolat exotique, le faisaient paraître irrésistible!
Tel qu'il est, l'exercice de style est intéressant, le réalisme au rendez-vous, mais le résultat serait assez difficile à porter au quotidien: la senteur profondément verte, chaude/froide et assez transparente, tient plutôt du légume. C'est le seul, sur ces Épices de la Passion, qui m'ait un peu déçue, et me paraisse davantage une addition à la collection qu'un parfum vraiment abouti.



Maison: L'Artisan Parfumeur 
Créateur: Betrand Duchaufour
Année de création: 2002
Famille: oriental-épicé
Disponible en eau de toilette, vapo 50 ml (66 EUR) et 100 ml (90 EUR), en points de vente sélectionnés et en ligne sur le site de la maison. Le coffret des Épices de la Passion avec les trois fragrances en vapo 15 ml (75 EUR) est encore disponible dans quelques points de vente.


Images: L'Artisan Parfumeur (US)

 

dimanche 8 mars 2009

[Avis] Safran Troublant - L'Artisan Parfumeur




Un peu, beaucoup, passionnément...

...et entre moi et l'exquis Safran Troublant, mon dernier coup de cœur en date, pas de doute, c'est bien passionnément!

L'Artisan Parfumeur est connu pour capturer en bouteille les senteurs d'un instant, le parfum d'un souvenir, les émotions fugaces... et quand il s'attaque à l'amour, il ne fait pas les choses à moitié: il s'agit de troubler, de piquer, de flamber!

C'est ainsi qu'est sorti, en 2002, un coffret dénommé Les Épices de la Passion*, regroupant trois  fragrances paraît-il librement inspirées d'anciennes recettes destinées à éveiller les sens.

Au menu, Piment Brûlant et Poivre Piquant, des accords piment-chocolat et poivre-miel créés par Bertrand Duchaufour, celui qui allait devenir le nez attitré de la maison, et Safran Troublant, signé Olivia Giacobetti (Dzing!, Tea for Two ou encore Premier Figuier toujours chez L'AP, En Passant de Frédéric Malle, Hiris d'Hermès).

Succès oblige? Ces Épices ont depuis été rééditées individuellement dans la collection permanente de L'Artisan - l'heureuse initiative que voilà!

Mariage entre le safran et la vanille, Safran Troublant marque, de la passion, les débuts...


Notes de tête: rose rouge
Notes de cœur: safran
Notes de fond: vanille, bois de santal


Que les amoureux de l'odeur de la précieuse épice se réjouissent: Safran Troublant ne pourrait être mieux nommé. À la vaporisation, c'est une intense note de safran qui monte, nette et réaliste, avec ses abords médicinaux typiques, son côté daim, cuiré doux.

Passée la puissance de cette première bouffée de safran, la rose annoncée en tête est elle aussi bien présente, quoiqu'un peu en retrait. Étonnamment, elle donne bien l'impression d'être une rose rouge, mais ce n'est pas ici une fleur fraîche qui s'offre: on la sent doucement sucrée, cuisinée, légère - c'est une mousse de roses, une gelée de roses rouges, sans la lourdeur de la confiture.
Bien qu'elles ne soient pas mentionnées dans la - fort laconique - composition officielle, d'autres épices semblent venir ensuite se joindre à la danse - j'y sens de la muscade, du gingembre, peut-être une infime pointe de cardamome.

L'ensemble pourrait faire penser à un chaï, le thé épicé indien, mais non pas! Ce qui caractérise Safran Troublant, dès ce moment, c'est au contraire un vrai moelleux: tout ce joli monde semble se fondre sur la peau en l'équivalent olfactif d'un cachemire beige-ocre, velouté et léger, étrangement réconfortant et addictif tout à la fois... impression qui s'accentue encore lorsqu'apparaissent plus nettement le santal, doux et crémeux, et la pointe de vanille qui vient sucrer légèrement le tout. Si le safran s'atténue, il continue à toujours nettement manifester sa présence dans ce cœur si caressant, jusque dans le fond délicatement vanillé, suave, presque lacté.

L'évolution est par ailleurs assez simple, sans grand bouleversement au fil de la tenue (correcte, sans plus) sur la peau: dans la tradition de L'Artisan, on reste dans le souvenir d'un instant, pas dans l'épopée...


Malgré cette simplicité voulue, pourtant, Safran Troublant est plus subtil qu'il ne parait. 
D'un côté, il est délicieusement cosy et confortable, avec ses épices si douces et sa menue vanille... mais on reste dans l'évocation du gustatif sans jamais vraiment virer au gourmand ni au culinaire: c'est un des rares parfums qui parviennent à être réconfortants sans donner dans la confiserie régressive.
De l'autre, il esquisse avec beaucoup de finesse une sensualité discrète mais enjôleuse, qui donne envie de se lover près, tout près de la source de cette senteur étrangement câline... 

Caveat emptor, pourtant: si, dans votre mémoire olfactive, l'odeur du safran est indissolublement liée à la paella, la lotte ou autres préparations rizo-poissonnières, le choc risque d'être rude, et ce beau jus pourrait alors vous paraître tout bonnement importable... Pourtant, il mérite vraiment une seconde chance - il m'a déconcertée au premier essai, puis totalement conquise au deuxième, avec un tel goût de revenez-y  (addictif, disions-nous?) qu'il ne m'a pas fallu longtemps avant de craquer pour un flacon!

L'un de mes préférés chez L'Artisan, léger et subtil comme tant de créations d'Olivia Giacobetti. 


* Les Épices de la Passion est par ailleurs le titre français du délicieux film mexicain Como Agua Para Chocolate, tiré du roman éponyme de Laura Esquivel... je tire mon chapeau à L'Artisan  pour cette jolie référence!




Maison: L'Artisan Parfumeur 
Créateur: Olivia Giacobetti
Année de création: 2002
Famille: oriental-épicé
Disponible en eau de toilette, vapo 50 ml (66 EUR) et 100 ml (90 EUR), en points de vente sélectionnés et en ligne sur le site de la maison. Le coffret des Épices de la Passion avec les trois fragrances en vapo 15 ml (75 EUR) est encore disponible dans quelques points de vente.


Images: L'Artisan Parfumeur (US), Journal du Net

 

vendredi 27 février 2009

[Avis] Vanille Galante - Hermès

 


Le nom du dernier-né des Hermessences, la série de "petits haiku" de J.-C. Ellena, avait de quoi intriguer: Vanille Galante, alors que le nez-maison d'Hermès n'avait jamais caché son aversion pour cette matière?
  
Et Vanille Galante ne perd pas de temps à déguiser son essence toute ellenienne: dès la première vaporisation, rien n'est plus loin de la langoureuse vanille à laquelle on pouvait se laisser à rêver. Si, d'ailleurs, on la juge à l'aune de l'orientalisant vanillé espéré, la déception est inévitable... mieux vaut prendre d'emblée cette nouvelle Hermessence pour ce qu'elle est: un fleuri humide, dans le plus pur style Ellena.
 
 

Notes de tête: note verte, ylang ylang
Notes de cœur: lys, notes épicées
Notes de fond: salicylates, santal, touche de vanille
 
 
Le départ est, ainsi, profondément aqueux, un peu vert et assez fruité, un melon d'eau se mêlant à une note qui, comme le faisait remarquer le Critique de Parfum, rappelle assez nettement la banane (verte!). Cette facette fruitée-humide vient, dans un mouvement très naturel, se fondre dans un cœur où domine un lys suave et léger, assez réaliste et très nettement teinté, à mon nez, des accents d'eau trouble de l'orchidée vanille. 
 
La composition, comme la plupart des autres Hermessences, semble toute en transparence, une superposition de voiles diaphanes, aériens. 
  
Elle se sucre légèrement au fil du temps tout en se dépouillant de ses traces fruitées, pour se concentrer sur sa tonalité florale-aqueuse aux allures discrètement exotiques. Si la vanille joue pratiquement les Arlésiennes, un simple clin d'œil brodé en filigrane dans les voiles de fleurs blanches, l'orchidée apporte une langueur mouillée qui sent les îles... au point que cette belle note florale, à peine crémeuse, épanouie mais avec mesure, suggère presque l'iode des flots. Cette touche pratiquement salée est, par ailleurs, présente dans l'odeur naturelle des lys.
  
C'est cette facette florale, particulièrement aérienne, qui - sur ma peau du moins - se prolonge jusqu'en fin de tenue, perdant au passage ses nuances aqueuses. Du santal, de la vanille même (!) annoncés dans la composition officielle, je ne sens que les plus légères traces... ce sont les salicylates et leurs accents fleuris qui dominent. Bravo, d'ailleurs, à la maison Hermès, pour oser la transparence en mettant ouvertement en avant une molécule artificielle!
 
Eau de toilette comme toutes les Hermessences, le sillage est bon, et la rémanence m'a paru satisfaisante (plusieurs heures au moins, et plus durable a priori que la moyenne de la collection). 
 
 
Sur le papier, l'association au cœur de Vanille Galante - lys et évocation d'embruns - pourrait faire penser au Lys Méditerranée de Frédéric Malle, comme d'ailleurs le mariage du lys et de la vanille à Un Lys de Lutens, voire même - pour l'orchidée vanille - à L'Eau des Vanilliers de L'Occitane... mais cette dernière Hermessence s'en distingue très nettement. Elle reste, d'abord et avant tout, un parfum-aquarelle typiquement ellenien, dans la droite ligne de la série des Jardins d'Hermès par son côté "nature humide". Elle y ajoute en plus une subtilité, un raffinement intellectuel certains dans la composition, chaque note répondant très spirituellement à l'autre - un vrai plaisir pour l'amateur de parfums que de se plonger dans cet exercice de style!
 
J.-C. Ellena déclarait récemment au Nouvel Obs: "Je suis connu pour ne pas utiliser la vanille car les contraintes de prix me forceraient à opter pour de la vanilline, une molécule de synthèse à l'odeur banale et paresseuse. Dans le prochain Hermessence (février 2009), j'ai pu travailler un absolu de vanille sans avoir à me soucier de son coût".

Ce haiku-ci est, effectivement, tout sauf banal et paresseux - mais il ne parle pas de vanille. Amoureux de la note, amateurs d'orientaux et de gourmands, passez donc votre chemin sans regrets!
Si, par contre, vous aimez la senteur des lys ou de l'orchidée, si la récente vogue des parfums de jardins sous la pluie vous ravit, ne manquez pas Vanille Galante: c'est l'un des plus beaux représentants du genre, et une vraie réussite. 



Maison: Hermès
Créateur: Jean-Claude Ellena
Année de création: 2009
Famille: floral
Disponible en eau de toilette, vapo
100 ml (160 EUR), vapo 100ml fourreau cuir, coffret de 4 vapos de 15ml. Uniquement dans les boutiques Hermès.
 
  
Images: Vogue, Tropicalflore

 

vendredi 9 janvier 2009

[Avis] Myrrhe Ardente - Annick Goutal


Précieuse myrrhe...

La seule évocation du nom du deuxième présent des Mages fait jouer l'imaginaire. Matière-reine dans l'Antiquité, cette gomme-résine odorante a des accents chaleureux, un peu réglisse, assez médicinaux, et qui me rappellent curieusement l'odeur du beurre de cacao. Elle était largement employée dans les parfums, gage de séduction, mais aussi - et surtout - dans les embaumements: pas une momie égyptienne qui n'en fut proprement farcie! Dans les traditions orthodoxes, elle a d'ailleurs conservé cette aura sacrée...

Au cours de l'histoire de la parfumerie, la précieuse matière a peu à peu perdu de sa vogue. Finies les premières places, elle n'a longtemps plus été utilisée que par petites touches modificatrices, bien discrètes, dans les fragrances. Grâces soient donc rendues aux marques de niche, qui l'ont remise à l'honneur: La Myrrhe de Serge Lutens, devenue référence de ce renouveau, la défunte Eau Trois de Dyptique,  Myrrhe et Merveilles de Keiko Mecheri, et à présent Myrrhe Ardente d'Annick Goutal lui rendent sa juste place.

Dans son interprétation de la myrrhe, la maison Goutal en abandonne toutes les connotations sacrées et funéraires, et la matière s'y veut toute séduction, "enveloppante, lascive, ardente"...


Notes de tête: essence de myrrhe
Notes de cœur: bois de gaïac, cire d'abeille

Notes de fond: résinoïde de myrrhe, benjoin, fève tonka, vétiver



Qui ne connaît la myrrhe que par la fragrance éponyme de Serge Lutens risque d'être surpris: son traitement, dans ce nouveau volet des Orientalistes, est très différent.

Comme Ambre Fétiche, le départ du parfum est assez corsé, mais à l'impérieuse âpreté du premier succède ici une très nette tonalité fumée, celle du bois de gaïac. Elle s'entoure d'une couche d'encaustique / cire d'abeille, sous laquelle se déploient déjà amplement les relents de beurre de cacao de la myrrhe.

Au fil des heures, la facette fumée du gaïac passe progressivement au second plan, en restant malgré tout présente. La myrrhe elle-même s'affirme davantage, ses accents de réglisse, son côté un peu médicinal se font plus manifestes, tandis qu'au loin se laisse deviner le grésillement de l'encens d'église, fil rouge de ces Orientalistes.

A mesure que le gaïac fumé continue à s'amenuiser, emportant les côtés les plus ouvertement médicinaux de la myrrhe, sa facette beurre de cacao, toujours un peu anisée, prend les premiers rôles. Dépouillée de ses aspérités les plus marquées, Myrrhe Ardente se fait alors moelleuse, voire onctueuse. Elle se teinte d'une touche gourmande qui va croissant, se sucre, se réchauffe des accents vanillés et balsamiques du benjoin et de la fève tonka... et c'est ainsi qu'elle finit sur la peau, ronde et gourmande, chaleureuse, toujours soulignée d'un léger encens fumé.



En mêlant la myrrhe à un bois fumé, en l'entourant de benjoin de cire d'abeille, Isabelle Doyen et Camille Goutal proposent ici une fragrance à la fois surprenante, au départ, puis délicieusement  accueillante et  moelleuse. On est loin de la - par ailleurs superbe - version lutensienne!
Si, dans ce trio de parfums conçus comme mixtes, Camille Goutal l'annonçait plus masculine (comme Encens Flamboyant, et contrairement à Ambre Fétiche), la deuxième partie de l'évolution de Myrrhe Ardente me paraît à vrai dire assez féminine. La rémanence sur la peau est bonne, le sillage plus limité que celui de l'Ambre, mais toujours satisfaisant. 

Cette Myrrhe est peut-être plus chaleureuse que véritablement "ardente"... mais quand le communiqué de presse la prétend "addictive", il ne ment pas! Je ne pensais succomber qu'à l'Ambre, mais cette enjôleuse Myrrhe Ardente m'a bien vite conquise... amateur(trice)s de la note, amoureux(ses) d'orientaux, découvrez-la!
 
 
Test de la version eau de parfum.


  
Maison: Annick Goutal
Créateur: Isabelle Doyen
Année de création: 2007
Famille: oriental-boisé
Disponible en eau de parfum, vapo
100 ml (120 EUR), en parfumeries sélectionnées, dans les boutiques Annick Goutal et sur le site de la maison. 
Sont disponibles en édition limitée, l'eau de parfum en flacon godron de 50 ml (95 EUR), le gel douche, la crème pour le corps et la bougie coordonnés, ainsi qu'une version extrait de parfum, flacon 50 ml uniquement en coffret avec Encens Flamboyant et Ambre Fétiche (500 EUR). 
 
  
Images: Annick Goutal


mercredi 31 décembre 2008

[Avis] Ambre Fétiche - Annick Goutal



Myrrhe, encens et ambre... la collection des Orientalistes, d'Annick Goutal, a des allures d'offrande des Mages. 
 
Dans un tournant assez inattendu pour une maison qui privilégie d'ordinaire les floraux bon teint, Isabelle Doyen et Camille Goutal, le tandem à la tête des créations, ont puisé leur inspiration dans des rêveries orientalisantes, harems, odalisques et narguilés, que n'auraient pas renié les Romantiques du XIXe. Sont ainsi sorties fin 2007 trois fragrances centrées chacune autour de mythiques essences: Ambre Fétiche, Encens Flamboyant et Myrrhe Ardente, qui seront rejointes début 2008 par Musc Nomade. Des parfums mixtes, à porter seuls ou associés...
 
Le résultat m'a - très favorablement - surprise. L'inspiration, les noms fleurent peut-être la turquerie, mais quels jus! Le trio original brode autour de matières somptueuses, tissant le plus précieux des brocarts sur la même trame, lancinante, d'encens d'église. Ce ne sont pas des parfums orientaux au sens où l'on pourrait s'y attendre, point ici de chaleureuse vanille épicée, mais bien plutôt des effluves mystiques...



Ambre Fétiche - l'or des Mages? - est donc, de cette collection, la déclinaison autour de l'ambre - qui est, pour rappel, un mélange de résines odorantes (ciste-labdanum, benjoin, etc.) traditionnellement utilisé au Moyen-Orient.
L'ambre vue par Goutal se veut "voluptueuse et opulente",  "douce et sensuelle"...


Notes de tête: résine d'encens, labdanum, styrax
Notes de cœur: benjoin, absolu d'iris

Notes de fond: vanille, cuir


...mais mon impression en est tout autre.
   
Ambre Fétiche se démarque de ces ambres purs, soli-notes classiques aux tonalités chaudes, solaires, poudrées, doucement sensuelles et solidement vanillées.
A vrai dire, il me rappelle - pas réellement en senteur, mais dans l'esprit - la merveille qu'est l'Ambre Sultan de Lutens, où l'accord ambré se fond dans un cœur d'épices et d'aromates qui en fait tout l'intérêt. Comme lui, Ambre Fétiche est bien plus qu'un "simple" ambré, s'enrichissant de facettes bien plus profondes. Je dirais presque qu'il en serait, en quelque sorte, une version tout aussi somptueuse, mais peut-être plus féminine: là où le Lutens est empereur, Ambre Fétiche est impératrice, et même impératrice byzantine. C'est le parfum que j'imagine volontiers Théodora porter...


Le départ, à la vaporisation, est étonnamment âpre et sec, presque camphré initialement. Le styrax - utilisé dans les accords cuir - apporte son petit côté goudron, tandis que l'encens monte, puissant et froid, minéral, juste un peu fumé. La note d'ambre vient graduellement rejoindre l'encens, tandis que le râpeux des notes de tête s'estompe assez vite.
Pendant la plus grande partie de sa tenue sur la peau, Ambre Fétiche se fait alors jeu entre l'encens d'église, toujours froid et minéral, et l'ambre, légèrement sucré, qui s'enlacent, pointent tour à tour, tantôt encens ambré, tantôt ambre souligné d'encens, sans jamais que l'un ne l'emporte sur l'autre...  
Ce n'est que dans les dernières heures de la fragrance sur la peau que l'ambre finit par dominer, très doux, plus chaleureux et vanillé, plus nettement sucré aussi, mais sans excès, et toujours nuancé de la profondeur de l'encens.

Comme pour le reste de la collection des Orientalistes, les avis sur Ambre Fétiche semblent avoir été mitigés, bien qu'il soit celui des quatre qui remporte malgré tout, dirait-on, le plus de suffrages.... mais pour moi, ce fut un coup de foudre immédiat. Le duetto central entre l'ambre et l'encens, certes un peu linéaire, m'a absolument envoûtée par ses relents mystiques, sa somptueuse profondeur. Ambre Fétiche est un parfum d'or et de volutes, l'auréole d'une sainte orthodoxe...
     
Signalons enfin que les problèmes de rémanence souvent mentionnés à propos des parfums Goutal sont fort  heureusement absents ici, puisque l'Ambre, en version eau de parfum, tient aisément toute une journée, et le sillage est solide.
 
 
Test de la version eau de parfum.


  
Maison: Annick Goutal
Créateur: Isabelle Doyen
Année de création: 2007
Famille: oriental-vanillé
Disponible en eau de parfum, vapo
100 ml (120 EUR), en parfumeries sélectionnées, dans les boutiques Annick Goutal et sur le site de la maison. 
Sont disponibles en édition limitée, l'eau de parfum en flacon godron de 50 ml (95 EUR) et en flacon boule papillon 100 ml (200 EUR), le gel douche et la bougie coordonnés, ainsi qu'une version extrait de parfum, flacon 50 ml uniquement en coffret avec Encens Flamboyant et Myrrhe Ardente (500 EUR). 
 
  
Images: Annick Goutal, AuFéminin

jeudi 11 décembre 2008

[Avis] Cuir Mauresque - Serge Lutens



D'un cuir l'autre...
 
Il était d'usage, autrefois, d'imprégner de parfums les cuirs et peaux tannées. Dans les pays arabes, c'étaient des attars et des muscs qui s'exhalaient des peaux... Serge Lutens se serait inspiré de cette tradition raffinée pour créer, en 1996, Cuir Mauresque
  
  
Composition: ambre, myrrhe, styrax brûlé, encens, cannelle, bois d'aloès, bois de cèdre, civette, noix de muscade, clou de girofle, cumin, musc, écorce de mandarine, fleur d'oranger
  
  
Comme beaucoup de parfums de cette famille olfactive, Cuir Mauresque risque de rebuter quelque peu à la première inhalation: c'est qu'il s'affiche d'emblée comme un cuir de la plus belle eau, avec les accents boisé-fumé-goudron typiques. En fait, cette première bouffée rappelle beaucoup le Tabac Blond classique de Caron (quand il était encore un cuir affirmé, plutôt que sa version ambrée actuelle)... difficile de faire plus beau compliment à un cuir!
  
Très vite, pourtant, la patte Lutens vient le moduler pour lui donner une dimension orientale: des épices sombres, cumin et muscade en tête, se manifestent, tout en mesure. Elles sont bientôt suivies par un doux voile de jasmin et de fleur d'oranger conjugué à une note très lutensienne de fruits séchés, tandis que le cuir intense du départ se modère pour se fondre à part égale avec ce coeur fleuri-épicé. 
  
Au cours de son évolution, Cuir Mauresque poursuit sur cette lancée, se faisant progressivement doux et moelleux, arrondi d'ambre et assez nettement sucré, au point qu'il en prendrait presque des allures de cuir vaporisé d'Heure Bleue... parfaitement exquis! En fond, un cèdre discret vient les rejoindre, la cannelle se fait plus marquée; en toute fin de tenue, une toute petite touche d'un musc nettement animalisé, lointaine annonce du futur Muscs Koublaï Khan, se mêle timidement au fond ambré, chaleureux, où se lovent les derniers souvenirs de cuir.
 
 
Si Cuir Mauresque porte jolies les notes caractéristiques des cuirs, il est aussi (et surtout en seconde partie de son évolution) un bel oriental qui concentre les codes de la parfumerie de Serge Lutens. Elégant, suave, d'une sensualité mesurée, il ne risque de déconcerter qu'au départ; pour le reste, son caractère hybride de cuir/oriental le rend, je pense, assez facile à porter - pour autant bien sûr qu'on aime les notes cuirées! A choisir, il serait par ailleurs peut-être plus féminin que beaucoup d'autres cuirs, plus boisés-fumés. Ajoutons que son sillage est modéré, sa rémanence adéquate (il tient pratiquement la journée)... et qu'il m'enivre au point que je n'arrive pas à m'en détacher depuis des jours!
 
  
  
Maison: Serge Lutens (gamme exclusifs Salons) 
Créateur: Christopher Sheldrake et Serge Lutens 
Année de création: 1996
Famille: oriental / cuir
Disponible: en Eau de Parfum, flacon 75 ml, uniquement aux Salons du Palais Royal Shiseido et en ligne sur le site des Salons (110 EUR).
   
 

Images: Serge Lutens, Sébastien Alain.
  

  

mardi 7 octobre 2008

[Avis] Cuir - Lancôme

 
Au commencement fut Révolte, un cuir lancé en 1936, un an après les débuts de Lancôme dans le monde de la parfumerie. Le nom n'était guère plus osé que Conquête de la même maison, ou encore que My Sin ou Scandal de Lanvin, mais il fut malgré tout jugé peu approprié, puisqu'il fut remplacé en 1939 par l'appellation plus sobre de Cuir de Lancôme
  
S'il emprunte le nom de cette ancienne fragrance, le nouveau Cuir, bien que lancé dans la gamme de rééditions de Lancôme, est en fait pratiquement une nouvelle composition. De son ancêtre, cette création de Calice Becker (J'Adore de Dior, Beyond Paradise d'Estee Lauder) ne semble avoir gardé que la famille olfactive...  
  
 
Notes de tête: bergamote, mandarine, safran
Notes de cœur: jasmin, ylang-ylang, aubépine, patchouli
Notes de fond: iris, bouleau, styrax

  
  
Cuir nouvelle version s'ouvre sur une note hespéridée un peu amère, mêlée d'un safran très présent, aux accents légèrement médicinaux, ponctués d'une infime touche de poivre noir. Je soupçonne d'ailleurs ce safran de s'amplifier sur ma peau: il se fait plus puissant et se maintient bien plus longtemps, sur moi, que ce que j'ai pu en lire dans d'autres avis. 
  
Les notes caractéristiques des accords cuir, le bois fumé du bouleau mêlé à la douceur balsamique du styrax, se font rapidement sentir. Ces notes me sont, je l'avoue, encore trop peu familières pour que je puisse en dire beaucoup plus long. Disons juste que le bouleau fumé me semble comparativement ténu: ce Cuir-ci, par rapport à des références du genre comme Tabac Blond ou Cuir Mauresque, paraît plus léger et surtout très lumineux, avec un aspect végétal marqué (serait-ce dû à une note d'isobutyl quinoléine?). L'accord floral blanc, dans lequel ni l'ylang ni le jasmin ne prédominent réellement, à mon nez, renforce cette impression de radiance feutrée et lumineuse. Cette moelleuse suavité reste malgré tout tempérée par la note de safran poivré qui se maintient longtemps (du moins sur ma peau) et lui confère une certaine vigueur. 
   
Ce n'est qu'en fin de tenue que Cuir se poudre très délicatement d'iris et se réchauffe de quelques menus accents sucrés: pendant la vaste majorité de son - excellente - rémanence sur la peau, je le trouve remarquablement sec malgré sa douceur, dépouillé de toute trace de sucre. 
   
   
La version actuelle de Cuir de Lancôme est un jeu de contrastes, insufflant dans les notes caractéristiques de cette famille olfactive une inhabituelle luminosité, corsant sa légèreté fleurie de safran piquant... un parfum cuiré réellement différent, et une très belle réussite. Dommage qu'il soit si difficile à trouver: la rumeur veut que, trop coûteux à produire, il soit finalement sorti en édition limitée...
   
  
Maison: Lancôme
Créateur: Calice Becker, avec Pauline Zanoni
Année de création: 2007
Famille: cuir / chypré fleuri
Disponible en Eau de Toilette, vapo 50 ml. Peut-être encore disponible à l'Institut Lancôme (29, rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris VIII), et sinon chez certains discounters en ligne.
    
  

lundi 22 septembre 2008

[Avis] Ormonde Woman - Ormonde Jayne



  
Il est rare aujourd'hui de tomber sur un parfum-archétype, une fragrance absolument originale, unique, qui ne ressemble à rien avant elle. Et quand, en plus, cette fragrance est de toute beauté...
 
J'ai déjà parlé d'Ormonde Jayne, jeune maison anglaise de parfumerie, au sujet de leur bel oriental, Tolu
Le premier parfum de la gamme, seul proposé au départ dans la boutique londonienne, était un éponyme: Ormonde Woman. Et quel parfum! 


Notes de tête: cardamome, coriandre, citronnelle (?)
Notes de cœur: absolu pruche, violette, absolu jasmin
Notes de fond: vétiver, cèdre, ambre, santal



Ormonde Woman donne le ton dès les premières notes. Son départ est délicat, un frissonnement acidulé nimbé d'un voile d'épices moelleuses, sans rien de piquant ou de poivré. Elles s'écartent bien vite pour révéler le cœur de la fragrance, qui fait toute son originalité: une merveilleuse note de sève végétale, verte et sombre, qui tient de la résine de pin, sans toutefois partager le côté mentholé des notes conifères. 
 
Cette mystérieuse matière est reprise dans la composition officielle comme "black hemlock", ce qui a fait rêver à une vénéneuse concoction, "hemlock" étant le nom anglais de la ciguë. La réalité semble plus prosaïque: "black hemlock" serait en fait le nom vernaculaire anglais d'un conifère, Tsuga metrensiana, qui répondrait à l'appellation bien peu poétique de "pruche subalpine" en français... Socrate est loin!
 
Pourtant, il s'exhale d'Ormonde Woman une certaine magie sombre, presque narcotique, une aura de forêt enchantée, luxuriante,  qui surprend, puis bien vite fascine. Et ces relents de sortilège s'expriment, paradoxalement, par une forme élégamment classique: la composition est parfaitement équilibrée, mesurée, tout en retenue.
  

 

Pendant la majeure partie de la tenue sur la peau, la dominante résineuse et verte reste toujours entrelacée de cardamome et coriandre délicates qui la nuancent avec bonheur, par petites touches; quelques relents d'acidité se dessinent en toile de fond, tandis qu'une belle note de violette verte vient s'y fondre.

En toute fin de tenue, elle se prolonge d'un mouvement naturel dans un fond de violette douce, un peu ambré, où cette sève de conifère est toujours bien présente.


Ormonde Woman est un parfum rare. A la fois étrangement fascinant et aisément portable, élégant et profondément original, il est, véritablement, sans pareil. La seule petite ombre au tableau serait, peut-être, la rémanence moyenne de l'eau de parfum... j'imagine qu'elle est supérieure dans la version parfum. 
Cette enchanteresse senteur de forêt de contes, la plus belle d'une gamme tout entière séduisante, mérite mille fois d'être découverte.  


Test de la version eau de parfum.


Maison: Ormonde Jayne
Créateur:
Linda Pilkington
Année de création: 2002
Famille: vert?
Disponible en eau de parfum, vapo 50 ml (73 EUR) ou en parfum, flacon 50 ml (141 EUR). Une large gamme de produits coordonnés est disponible.
Dans la boutique londonienne et sur le site d'Ormonde Jayne.

(une pochette d'échantillons de tous les parfums de la gamme peut être commandée sur le site).



Images: Ormonde Jayne, Universalis



lundi 15 septembre 2008

[Avis] Bornéo 1834 - Serge Lutens

Chaque année, un parfum Serge Lutens de la collection exclusive aux Salons  du Palais-Royal rejoint temporairement la collection export, plus largement disponible. 
Pour cette rentrée 2008, c'est Bornéo 1834 qui a été désigné, succédant ainsi à Chêne.
 
Dans ce parfum, Serge Lutens a voulu rendre hommage au patchouli d'Indonésie, en évoquant la manière dont il est arrivé en Europe au XIXe siècle:  on glissait entre les soieries acheminées par bateau depuis l'Asie des feuilles de patchouli, dont les insectes détestent l'odeur camphrée... un antimites, en somme! Les dames finirent pourtant par se prendre d'affection pour la senteur qui imprégnait leurs soies, et ce fut l'entrée du patchouli dans le monde de la parfumerie...
  
  
Notes de tête: galbanum, notes florales
Notes de cœur: patchouli d'Indonésie, accord cacao 
Notes de fond: ciste labdanum

plus, selon d'autres sources:  vétiver, réglisse, résines


         
Bornéo 1834 est d'une richesse extraordinaire.
Son départ puissant est, à vrai dire, d'une richesse telle qu'elle pourrait effrayer: sombre, incarnation parfaite de la couleur brun tabac profond. On y sent du camphre, bien présent mais moins en vedette que dans Tubéreuse Criminelle, car il est mêlé à un patchouli exemplaire, riche, terreux, râpeux à souhait, avec une facette âcre que l'anglais qualifierait de "musty" (difficile à traduire, je n'oserais parler d'"odeur de moisi", même si  j'ai déjà eu ce commentaire précis au sujet de Bornéo!).
S'y ajoute un fond de tabac brun amer, et déja des notes de cacao noir, pur, sans le moindre sucre ajouté. 
 
L'ensemble, corsé comme une tasse de café fort, prend à la gorge et ravit tout à la fois.
Attention toutefois: d'expérience, ceux qui ne tombent pas sous le charme tendent à le trouver franchement incommodant; d'autant plus, d'ailleurs, que le sillage à la vaporisation est d'une intensité peu commune: un seul pschitt sur la peau suffit à embaumer toute une pièce... J'imagine qu'appliqué au bouchon du flacon-cloche, le sillage est plus discret.  
   
Sa lente évolution le dépouille peu à peu du camphre, tandis que le patchouli s'assagit et que la note de cacao s'affirme. Ce cacao-ci, très noir, poudreux, amer, n'a rien de gourmand ou d'alimentaire. Il se mêle au patchouli pour le rendre plus accessible, moins râpeux, en lui donnant une pointe de moelleux, sans dominer la fragrance. C'est cette facette qui va se prolonger en decrescendo jusqu'à la fin de la (très bonne) tenue sur la peau.
   
  
J'ai lu quelque part ce Bornéo 1834 décrit comme "le grand-père d'Angel", et l'analogie est parfaite: il y a une ressemblance certaine dans l'allure générale des deux parfums, avec une dominante de patchouli surdosé, entouré de cacao, et une richesse, un capiteux qui frisent l'invasion olfactive... mais Bornéo est bien plus âpre qu'Angel, plus viril (ce qui le rend parfaitement mixte), et il a troqué les atours gourmands de l'étoile bleue contre une solide dose de caractère.
Et paradoxalement, puisqu'il met précisément en valeur cette matière, c'est un des rares parfums au patchouli, avec Coromandel de Chanel, que les réfractaires à cette note tendent à apprécier malgré tout.
 
Les uns, séduits par sa force rauque, en tombent éperdument amoureux, tandis que les autres, écœurés, le fuient comme la peste: un Lutens typique, donc, et de la plus belle eau!
   
Je ne peux terminer cette note sans une mention spéciale pour le ravissant flacon en édition limitée, décoré des silhouettes noires richement ornées des personnages du wayang kulit, le théâtre d'ombres javanais... 
 
 
 
Maison: Serge Lutens (gamme exclusifs Salons et temporairement gamme export)
Créateur: Christopher Sheldrake et Serge Lutens
Année de création: 2005
Famille: oriental 
Disponible: en Eau de Parfum, flacon 75 ml, uniquement aux Salons du Palais Royal Shiseido et en ligne sur le site des Salons (110 EUR); prochainement en vapo 50 ml, en parfumeries sélectionnées.
   
 

Images: Serge Lutens, Osmoz, Senteurs d'Ailleurs

  
 

mercredi 10 septembre 2008

[Avis] Dans Tes Bras - Frédéric Malle

L'arrivée d'un nouveau tome olfactif dans la collection des Editions de Parfums est toujours un événement. 
Quand, en plus, cette nouveauté est signée Maurice Roucel, déjà auteur pour la maison de l'universellement adoré Musc Ravageur, et vu les premiers avis si enthousiastes... les attentes étaient à leur comble.
 
Qu'en est-il donc, de Dans Tes Bras?
 
La maison a toujours voulu jouer la carte de la transparence: nom du parfumeur mis en évidence, concentration affichée sur le flacon... et cette volonté touche à présent les matières utilisées. Alors que l'industrie communique généralement des listes de notes plus évocatrices qu'exactes, au point qu'on a pu inclure un "gardénia noir" ou une "rose bleue" dans la composition d'un parfum, la description officielle de Dans Tes Bras laisse rêveur...
   
L'odeur profonde et savoureuse d'une peau chaude, un peu salée. Un parfum sculpté dans de gros blocs de cashméran, de santal, de musc et de patchouli, renforcé d'un cocktail de salicylates et d'encens, adouci d'héliotropine, coloré par un accord de violette.
Une sensualité intime mais profonde, une odeur de peau sublimée, l'essence même du parfum.
  
 ...imaginerait-on semblable liste de notes ailleurs?

Le Cashméran: voilà la note-phare, volontairement surdosée, de Dans Tes Bras
Aussi appelé "bois de Cachemire", il s'agit d'une matière synthétique extrêmement complexe, intense et diffusive. Elle est classée dans les muscs, mais y ajoute des facettes boisées-balsamiques chaudes, avec une note fruitée-mûre soulignée, paraît-il, d'une petite pointe de camphre et même d'une touche de béton humide.
  
 
Il semble que la fragrance peut varier radicalement d'une peau à l'autre, et son effet sur mouillette est bien différent encore... ce qui explique probablement pourquoi mon ressenti diverge à ce point des avis que j'ai déjà pu lire.
  
Sur ma peau,  Dans Tes Bras commence ainsi par une note puissante, âcre, de... sous-bois, d'humus, où domine une odeur de champignons crus (!!). 
Autant dire que l'effet est plutôt surprenant, et c'est un euphémisme...
   
Cette étrange senteur se prolonge solidement pendant deux ou trois heures. Une fois le premier choc olfactif passé, j'y distingue la violette... mais cette violette-ci est dépouillée, profondément végétale, au point qu'elle ne paraît pas même fleurie.
  
La composition est, à vrai dire, si parfaitement fondue que je peine à en distinguer les notes au-delà des sous-bois. En cherchant bien, j'y sens du vert de violette, le boisé sombre du Cashméran et du patchouli en fond, une certaine fraîcheur mentholée qui doit venir des salicylates, un côté métallique... mais l'exercice est futile, puisque la senteur résultante ne ressemble pas à la somme de ces parties.
   
A mesure que les effluves de champignonnière s'atténuent, très lentement, l'ensemble prend des teintes cuirées et rappelle assez, à ce stade, l'intérieur d'un sac à main...
  
Quelques heures plus tard encore (c'est dire si la tenue est bonne!), alors que je humais distraitement mon poignet pour vérifier ponctuellement l'évolution de ce "sac à main"... c'est l'illumination. 
Incroyable mais vrai: la fragrance a fini par prendre une odeur très proche que celle qu'exhale ma peau après une exposition au soleil. Une odeur de peau puissante, chaude, un peu salée, un peu daim et un peu âcre... c'est tout à fait stupéfiant.
  
Elle poursuit ensuite son chemin, se faisant de plus en plus douce, pour finir sur une note daim/musc blanc, très légèrement poudrée.
   
  
Par acquit de conscience, j'ai fait essayer Dans Tes Bras à un aimable poignet masculin, et l'évolution était en fait assez semblable à ce qu'elle a été sur moi: notes de sous-bois bel et bien présentes, mais avec une certaine acidité, l'ensemble pouvant effectivement évoquer de loin, comme j'ai pu le lire ça et là, un aftershave (blasphème!).
Par contre, des violettes bonbon, du doux floral et de l'encens fumé mentionnés dans les premiers avis, nulle trace...
  
 
Que peut-on dire d'un tel parfum?    
On est loin, très loin de la violette musquée, féminine, poudrée d'héliotrope et doucement sucrée que j'attendais, mais je ne peux m'empêcher de trouver cette senteur-ci fascinante. Si la fongesque première phase est, sur moi, à oublier, tout le talent de Maurice Roucel se manifeste dans cette éblouissante évolution en une réelle odeur de peau, d'un art consommé. 
Dans Tes Bras est de l'art contemporain en flacon, un parfum conceptuel qui sera, je le crains, parfaitement importable pour beaucoup de monde. Puisqu'il varie beaucoup selon les peaux, je gagerais pourtant qu'il sera merveilleux sur certain(e)s tout au long de son évolution... et je les envie.
 
 
 
Maison: Editions de Parfums Frédéric Malle
Créateur:
Maurice Roucel
Année de création: 2008
Famille: ?
Disponible en eau de parfum, en vapo 50 ml (105 EUR) et 100 ml (155 EUR) et en coffret de trois vapos 10 ml (65 EUR).
En parfumeries sélectionnées et sur le site des Editions de Parfums.

 
 

lundi 8 septembre 2008

[Avis] Insolence Eau de Parfum - Guerlain

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les diverses concentrations proposées pour un même parfum - eau de toilette, eau de parfum, (extrait de) parfum - ne se limitent pas systématiquement à une simple différence de... concentration, qui affecte la ténacité de la fragrance ainsi que l'importance de ses notes de tête et de fond. Parfois, la composition même du parfum va varier, et la senteur présentera alors de réelles différences... 
La question est complexe, et mériterait d'être abordée plus en détail - j'y reviendrai.
 
 
Insolence existait déjà en eau de toilette et en extrait; pour cette rentrée 2008, Guerlain ajoute à la gamme une eau de parfum, dans le même flacon-toupie décliné ici en mauve.
 
Pour mémoire, beaucoup de fidèles de Guerlain avaient été déçus par Insolence. Je lui avais pourtant trouvé des circonstances atténuantes: passé le chœur strident des fruits rouges en tête, mêlé à une note que beaucoup ont comparée à une odeur de laque pour cheveux, le reste de la composition était somme toute fort joli. La violette et l'iris, clin d'œil à Après l'Ondée, lui donnaient du charme, surtout en fin de tenue où, débarrassés des fruits, ils se faisaient nettement plus discrets, poudrés, presque baumés. Ces jolies notes de fond rappellaient que malgré les apparences, Insolence était bien, au bout du compte, un Guerlain...
 
Arrive à présent l'eau de parfum, censée s'être "concentrée sur l'essentiel pour révéler une note d'une densité sensuelle exceptionnelle." 
Selon les premiers échos, la composition est, semble-t-il, effectivement différente: aux fruits rouges et à la fleur d'oranger de l'eau de toilette s'ajouteraient de la tubéreuse et une note "verte poivrée"...
 
A mon nez, la parenté entre ces deux concentrations est étroite, mais des divergences sont malgré tout  présentes. Les fruits rouges sont toujours là, sans plus de note de laque, tandis que la violette se tient en retrait par rapport à l'eau de toilette. Le coeur, s'il rejoint celui de l'eau de toilette, semble pourtant y ajouter un accent de floral blanc assez artificiel, dense et peu nuancé. En fond, les notes poudrées d'iris toujours ponctué de violette qui donnaient un charme très Guerlain à l'eau de toilette se sont évanouies. 
  
Cette Insolence-ci semble plus épaisse, plus compacte, plus nettement synthétique, et globalement plus sucrée aussi, puisque le coeur tient plus longtemps. D'ailleurs, le contrat est parfaitement rempli à ce niveau: l'eau de parfum semble avoir la demi-vie de l'uranium. Quant au sillage, celui de l'eau de toilette était déjà puissant, celui-ci est encore bien supérieur... avec pour conséquence directe que là où l'eau de toilette ne faisait que flirter avec l'écoeurant, l'eau de parfum, elle, semble avoir décidé de passer aux choses sérieuses.
  
A vrai dire, on croirait presque que cette version eau de parfum a résolu d'abandonner ce qui rattachait encore Insolence à la tradition Guerlain, et a ensuite comblé les trous en puisant à la source de My Insolence
Les premières critques, soulignant cet état de fait, faisaient paraître cette version d'Insolence si intentionnellement criarde que c'en devenait jubilatoire.
Malheureusement, le côté jubilatoire de la chose m'échappe.
 
 
 
Maison: Guerlain
Créateurs: Maurice Roucel et Sylvaine Delacourte
Année de création: 2008
Famille: fleuri-fruité

Disponible
: en eau de parfum, vapo 30 ml (47 EUR), 50 ml (68 EUR) et 100 ml (97 EUR); en parfumerie.

 

jeudi 4 septembre 2008

[Avis] Après l'Ondée - Guerlain

Comment parler d'Après l'Ondée
 
Les superlatifs me manquent. Rien ne pourrait rendre un hommage suffisamment juste à ce qui est assurément l'un des plus grands parfums de tous les temps.  

Plutôt qu'un parfum poétique, Après l'Ondée est la Poésie faite parfum, une émotion délicate, un murmure lumineux traduits en senteurs. 

Avec cette composition de... 1906, Jacques Guerlain avait voulu peindre le "tableau olfactif d'un paysage champêtre à nouveau baigné par les rayons du soleil, juste après la pluie". La réussite est éblouissante... et ce paysage-là est féerique.

La pluie de printemps est passée, laissant dans Après l'Ondée une fraîcheur qui ferait presque frissonner. Le soleil brille à nouveau, timide, fait scintiller les gouttes d'eau, baignant la fragrance d'une blanche et froide luminosité. Les fleurs délicates, poudrées, exhalent un doux parfum pastel, en camaïeu de parme, lilas et mauves. Des elfes se cachent dans les sous-bois humides...  
   

Notes de tête: cassie, notes anisées
Notes de cœur: violette, œillet
Notes de fond: racine d'iris, vanille

[et/ou, selon les sources: aubépine (aldéhyde anisique), bergamote, néroli, citron, mimosa, héliotrope, jasmin, rose, ylang-ylang, benjoin, ambre, musc, santal, vétiver]


Les premières notes résonnent d'accents anisés, teintés d'une infime touche aromatique, d'une pointe citronnée, et qui se poudrent de duveteuse fleur de cassie, parente du mimosa. La violette du cœur et l'iris des notes de fond, surtout, se laissent déjà deviner: dès le début, Après l'Ondée s'offre tout entier.

Il varie ensuite bien peu; à peine les notes anisées finissent-elles par s'estomper... La violette y est délicate, fragile et naturelle; l'iris, lui, déploie largement ses couleurs de frimas, mais sans excès, tandis qu'un oeillet discret apporte  une très menue touche épicée. En fin de tenue, une note de vanille commence timidement à poindre, mais elle ne reste qu'un chuchotement derrière l'iris.

 
L'ensemble compose un tableau impressionniste merveilleusement harmonieux, tout en teintes fraîches et poudrées, humides et claires. Et au contraire des chefs d'œuvre ultérieurs de Jacques Guerlain, riches et épais de matière, il donne une impression de simplicité, de légèreté extraordinaires pour l'époque à laquelle il a été créé, mariant ainsi un charme délicieusement rétro et une facture étonnamment moderne.
   

La seule concentration disponible aujourd'hui est l'eau de toilette, dans un de ces flacons-vapos "abeille" qui hébergent les grands Guerlains tombés au purgatoire. Elle est merveilleuse, mais son sillage est très restreint, et sa rémanence tragiquement fugace. Au bout de quelques petites heures à peine, elle s'est déjà évanouie... plusieurs retouches sont indispensables sur la journée.
  
L'extrait, lui, a été vendu pendant près d'un siècle, le plus récemment dans un charmant flacon "Louis XVI", en forme de corbeille de vannerie, qui lui est resté associé. Il a été retiré de la vente il y a une dizaine d'années, victime des réglementations européennes, et atteint à présent des sommets ahurissants sur Ebay...
Il était, à vrai dire, assez particulier. 
Sa concentration, déjà, était très légère pour un extrait: 11%, ce qui correspond plutôt, d'ordinaire, à une eau de parfum. Un article de L'Express apporte des précisions intéressantes: l'extrait d'Après l'Ondée serait ainsi le fruit d'une expérimentation de Jacques Guerlain, qui aurait laissé macérer dans l'alcool les matières naturelles qui pouvaient l'être (iris, citron et bergamote, vanille, santal), puis aurait mélangé le produit obtenu sans les diluer, procédé unique.

Cet extrait désormais si convoité est effectivement d'une beauté saisissante. Pourtant, il mêle à son iris-violette anisé une note marquée de santal qui réchauffe et assèche considérablement l'ensemble, et l'effet produit est assez différent, l'évocation de la nature humide s'éloigne... il paraît - forcément - plus concentré, moins aérien.
Sa ténacité, par ailleurs, ne semble pas bien supérieure à celle de l'eau de toilette (probablement en raison de son mode d'application, par touches plutôt que par vaporisation, plus abondante). 
  

La beauté d'Après l'Ondée a marqué l'esprit des parfumeurs: Jacques Guerlain lui-même le prolongera dans L'Heure Bleue, tandis qu'il connaîtra des réinterprétations modernes dans deux sens opposés, avec Insolence, qui accentue sa violette en la sucrant, et L'Eau d'Hiver de J.-C. Ellena, parue chez Frédéric Malle, qui l'épure au maximum. 
Quant au grand public, il semble ignorer son existence, tout perdu qu'est ce pauvre flacon aux bas des rayonnages des parfumeries, à côté de Mitsouko et de Chant d'Arômes... un crève-cœur.

   
Il y a dans Après l'Ondée la pureté des notes limpides d'un Prélude ou d'une Image de Debussy, l'écho nostalgique et cristallin des Gnossiennes de Satie... on imagine aussi un paysage d'hiver, tout en teintes douces et froides, peint par le Monet de la dernière manière.
Un merveilleux parfum. 

 

   

Claude Debussy - Préludes I - 4: Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir
 


Maison: Guerlain
Créateur: Jacques Guerlain
Année de création: 1906
Famille: floral oriental - floral poudré 
Disponible en Eau de Toilette, vapo 100 ml (82 EUR), en parfumerie (parfois difficile à trouver; insistez!)
    

Images: Le Figaro

  

mardi 2 septembre 2008

[Parlons parfums] Des reformulations et des vintages

Ces derniers temps, il a beaucoup été question, dans la blogosphère parfum, des reformulations et des vintages. 
 
 
Des reformulations...
   
Faut-il encore le souligner? S'il est très généralement ignoré du grand public, le phénomène est bien connu des amateurs: nombre de parfums sont, régulièrement, reformulés. 
  
Souvent, le parfum garde exactement le même nom, mais sa composition change, ses ingrédients sont remplacés graduellement, pour de multiples raisons.
 
Les nouvelles normes de sécurité édictées par l'une ou l'autre institution officielle ont ainsi un lourd impact: l'utilisation des muscs nitro, jugés neurotoxiques, est en net déclin depuis les années 70, la mousse de chêne, ingrédient essentiel des parfums chyprés, a été récemment mise à l'index,... la liste d'allergènes et de matières désormais interdites ou strictement limitées ne cesse de croître. Sans parler des matières animales naturelles autrefois utilisées: musc, civette et castoréum sont aujourd'hui remplacés par des synthétiques, par souci évident du bien-être animal.
 
Pour les parfums les plus anciens, la formule originale peut aussi comporter des bases qui n'existent plus aujourd'hui (les bases sont des notes "préfabriquées", des mélanges prêts à l'emploi de composants  reconstituant une senteur - pêche, miel, oeillet... - qui épargnent au parfumeur le souci de devoir chaque fois recomposer la note qu'il souhaite utiliser, voire des mini-parfums  - accord ambre, accord animalisé - à utiliser comme note parmi d'autres dans l'élaboration d'une fragrance). Les compositions de Germaine Cellier (créatrice des mythiques Vent Vert et Jolie Madame de Balmain, Fracas de Piguet, etc.) sont bien connues pour faire grand usage de bases, ce qui les rend difficiles à reproduire fidèlement aujourd'hui. Autre exemple, la base "Mousse de Saxe" abondamment utilisée par Ernest Daltroff au point d'en devenir une signature des anciens Caron, semble aussi avoir disparu.
   
Il arrive aussi que les sources de matières premières naturelles utilisées autrefois se trouvent subitement taries, comme le santal de Mysore, qui a été massivement exploité au point d'en devenir rarissime aujourd'hui.
   
Les substitutions de composants pour basses raisons financières sont aussi hélas bien attestées: on remplace  furtivement une matière par une autre, peu ou prou moins belle, mais surtout moins coûteuse...
 
Mentionnons enfin les coups de génie des responsables marketing, estimant soudain que telle ou telle référence "vieillotte" du catalogue maison mériterait bien un petit coup de jeune!
   
Tout ceci explique donc que des modifications soient ponctuellement apportées aux formules des parfums.
Le lifting peut être progressif, à mesure que les ingrédients sont remplacés... ou il peut y avoir reformulation brutale. Femme de Rochas, par exemple, a été recomposé assez récemment. Le flacon est identique, le nom est le même, mais ce n'est plus l'ancien Femme...
  
La liste des parfums ainsi modifiés au point d'en devenir méconnaissables serait bien longue, et bien triste: on y retrouve des légendes comme Arpège de Lanvin, Calèche d'Hermès, Vent Vert de Balmain, L'Air du Temps de Nina Ricci... et certains n'hésitent pas à y placer tous les anciens Caron. 
 
Signalons au passage une autre tendance fort curieuse de l'industrie, explicable semble-t-il par la difficulté à trouver un nom encore libre de copyright pour un parfum, mais qui ne clarifie pas une situation déjà confuse: une grande marque va reprendre le nom d'un parfum ancien de son catalogue, et lancer  sous ce nom un nouveau parfum qui n'a en fait rien à voir olfactivement avec l'original. Rumeur de Lanvin, les Exclusifs Sycomore et  Beige (à venir) de Chanel, Visa de Piguet en sont des exemples. 
  
 
Ces reformulations sont-elles donc uniformément mauvaises? 
C'est un autre débat, dans lequel je me garderai d'entrer ici. Je me contenterai de dire que si certains de ces parfums liftés sont réellement massacrés, d'autres ont de très beaux restes... et dans ce cas, il serait dommage de snobber la version récente. Inutile de sombrer dans le passéisme systématique: ceux qui auront connu l'original le regretteront, mais pour les autres, pourquoi ne pas apprécier un beau parfum, facilement disponible, parce qu'il n'est plus conforme à un état antérieur inconnu?  
   
  
 
...et des vintages
   
Pour l'amateur des originaux, en tout cas, il ne reste plus qu'à faire son deuil... ou à rechercher son bonheur dans des flacons anciens, qu'il trouvera qui sur Ebay, qui dans les brocantes, qui oubliés depuis des années sur les rayons d'une petite parfumerie. Pour les courageux candidats à la chine, un excellent article de Grain de Musc vous donne de précieux conseils pour vous aider dans votre chasse aux vintages.
  
Pour qui a bien connu et porté l'original, reconnaître le parfum le plus proche de celui qu'il a aimé devrait être aisé. Mais pour les autres, qui voudraient pouvoir découvrir un parfum légendaire, aujourd'hui disparu ou défiguré, il y a - pour moi - un hic: un parfum produit il y a longtemps va forcément avoir changé. 
  
Il y a bien entendu les problèmes de conservation: toute exposition à la lumière, à l'air, à la chaleur, va gâter le jus, en premier lieu. Et même si le parfum a été bien conservé, les notes de tête restent malgré tout plus sensibles (les notes hespéridées très généralement présentes en tête sont celles qui virent le plus vite). 
  
S'y superpose un autre problème: même très soigneusement conservé, le parfum ne va pas sagement reposer des décennies dans son flacon sans changer d'un iota - les ingrédients se concentrent au fil du temps. Il y a eu débat sur un forum anglophone, récemment, au sujet du Parfum de Thérèse paru chez Frédéric Malle: le parfum récemment acheté n'avait plus la même senteur, y avait-t-il déjà eu reformulation? Il est finalement apparu que la formule était restée identique, mais que le parfum changeait au fil du temps, à mesure de sa  maturation...
   
Il faut, enfin, pouvoir s'assurer de la date de production du parfum que l'on recherche. 
La seule mention "vintage" ou "ancien" dans une annonce Ebay est loin d'être suffisante: "vintage" de quand? Un flacon de 1920 et un flacon de 1980 peuvent l'un comme l'autre être considérés comme "vintages"... sans compter que certains vendeurs ont des affirmations si péremptoirement fantaisistes qu'un arracheur de dents en rougirait. 
    
Pour découvrir un parfum disparu ou modifié aujourd'hui, l'idéal est probablement de dénicher un flacon qui se rapproche le plus possible de sa date de mise sur le marché: la formule pourra avoir changé même cinq ans plus tard, sans oublier les importantes fluctuations de senteurs entre les différentes récoltes de matières naturelles, abondamment utilisées dans les parfums anciens. 
  
Autant, alors, se renseigner solidement avant de passer à un achat coûteux, s'assurer que le conditionnement correspond bien à celui de l'époque (même pour ceux qui ont gardé le même flacon des années durant, par exemple Nuit de Noël ou Bellodgia de Caron, la boîte a changé au fil du temps). Et garder à l'esprit que la rareté acquise, même parfaitement conservée, aura forcément changé dans son flacon depuis sa production: elle donnera une bonne idée du parfum, voire une très bonne idée, mais elle ne sera pas identique à ce qu'a été l'original.  
Sic transit gloria perfumi...
   

    
Images: Parfum de Pub, Rago Arts, Okadi
 

samedi 30 août 2008

[Avis] L Fleur de Corail - Lolita Lempicka

 

Il y a quelques mois, Lolita Lempicka annonçait la sortie de deux nouvelles fragrances, la première, Fleur Défendue, s'inscrivant dans l'univers du premier parfum de la créatrice, la seconde, Fleur de Corail, dans celui de L - avec aux commandes les compositeurs des originaux, Annick Menardo et Maurice Roucel, respectivement.
Tous deux étaient explicitement décrits comme de nouveaux parfums à part entière, pas des flankers... mais le premier sorti, Fleur Défendue, nimbait d'un voile vert absinthe une senteur en réalité très proche du Lolita Lempicka éponyme.
Cette première déclinaison de L se démarque par contre nettement de l'original. Elle se veut plus intime et plus douce, et le "baiser salé" touché d'immortelle fait ici place à la fleur de frangipanier...


Notes de tête: bergamote, pamplemousse
Notes de cœur: fleur de frangipanier, orchidée vanille
Notes de fond: ambre, muscs, bois flottés



La Fleur de Corail éclot dans les notes hespéridées annoncées, avec la petite touche citronnée des frangipaniers blancs... mais le cœur floral s'impose très vite, et quel cœur! Le frangipanier arrive en force, mais loin de la délicatesse de la fleur, son parfum est ici concentré, épais, presque confit, et palpablement synthétique. L'orchidée vanille et sa senteur florale-aquatique trouble vient l'étayer, sans la dominer. L'ensemble a une allure délibérément exotique, farniente, cocotiers et plage dorée... et à vrai dire, Fleur de Corail évoque assez, à ce stade, une crème solaire (!)

Clin d'oeil à L, une note de sel, assez fugace, s'insinue dans le cœur crémeux-floral pendant les premières heures de la fragrance, comme un souvenir de vagues laissé sur la peau... 


Alors qu'au bout de quelques heures, j'allais tirer un trait sur ce parfum de vacances, décidément trop "vahiné" à mon goût, il vire assez soudainement: les traces sucrées disparaissent entièrement, et les aspects les plus ouvertement exotiques, l'opulence presque fruitée du frangipanier s'estompent pour laisser place à un fond puissant, très compact, musqué et un peu boisé. L'orchidée s'y fait plus présente, avec sa senteur qui m'évoque toujours, curieusement, une eau stagnante.

Cette phase de la fragrance se prolonge, inchangée, jusqu'à la fin de la - très bonne - tenue sur la peau.


Au final, Fleur de Corail reste dans l'esprit de L - senteur puissante, dense et riche comme un gâteau, avec la pincée de sel caractéristique du premier opus -  mais abandonne au passage la dimension gourmande de l'original... et ce qui faisait son caractère. Si cette lourdeur assumée prenait tout son sens dans un oriental gourmand et décalé comme L, elle devient dérangeante dans un floral... Je ne suis pas sûre que les amatrices de L y trouvent leur compte.


Attention, au passage, à ne pas le confondre avec L: leurs flacons sont presque identiques, mais la surface de celui de Fleur de Corail est dépolie et opaque, et il a une petite fleur blanche et un corail accrochés en pampilles au col. La boîte de L (à gauche) est couleur corail soutenu, celle de Fleur de Corail (à droite) saumon pâle.  


Maison: Lolita Lempicka
Créateur:
Maurice Roucel et Alexandra Carlin
Année de création: 2008
Famille: floral-oriental

Disponible en Eau de Parfum, vapo 30 ml (41 EUR) ou 50 ml (63 EUR). En parfumerie.