[Avis] Traversée du Bosphore - L'Artisan Parfumeur





On l'attendait au tournant, cette Traversée du Bosphore.

Intelligentes, audacieuses, les dernières compositions signées Bertrand Duchaufour pour L'Artisan Parfumeur avaient placé la barre merveilleusement haut. Faut-il encore rappeler la gousse adulte, tabacée, de Vanille Absolument (ex-Havana Vanille), ou la reine Nuit de Tubéreuse? Ces deux-là, comme d'ailleurs le puissant Al Oudh, étaient de ce genre de parfum saisissant qui, dès la vaporisation, vous attrape fermement par le col et vous attire sans ménagements dans son univers.

Autant le dire d'emblée, Traversée du Bosphore n'est pas de ceux-là. 
Surprise, donc, et petite déception, au premier essai... mais que ç'aurait été dommage d'en rester là! Il suffit de s'embarquer à bord de l'Orient-Express en laissant ses préconceptions sur le quai, puis de se laisser entraîner par la main, au fil des ruelles, dans un Istanbul idéalisé, pour découvrir un parfum délicieusement attachant... et bien plus intéressant qu'il ne paraît au premier abord: derrière la simplicité apparente de sa dominante de loukoum, Bosphore se révèle plein de finesse.

Là où Serge Lutens, par exemple, traitait cet accord loukoum sous l'angle de la gourmandise décomplexée, le poussant avec brio dans ses derniers retranchements sucrés-amandés avec son excellent Rahät Loukoum, la version de L'Artisan susurre, chatoie doucement, dépasse la friandise pour s'iriser de facettes pastel, se faisant narrative...

Toute subtile qu'elle soit, loin de la bigarrure d'autres parfums qui recréent avec éclat l'atmosphère d'un souk, la flânerie orientalisante promise est bien là, défilant lentement sous vos narines. La joyeuse giclée de pomme verte acidulée en tête fait allusion aux tabacs à shisha, aux thés aromatisés; le safran qui vient rapidement la nuancer suggère les marchés aux épices. Le vent a soufflé dans les champs de tulipes, et il est encore embaumé de leur senteur vert blanchâtre, si peu fleurie. Les tanneries stambouliotes ne sont à leur tour (heureusement!) évoquées que par une métaphore, un très bel accord daim qui se déploie, lumineux et velouté d'iris. L'effet poudré s'accentue, se lie à des notes doucement sucrées de rose tendre et de pistache...  et l'image du loukoum surgit, étonnamment vivace. 

À vrai dire, le plus marquant dans Traversée du Bosphore est peut-être cette évocation hyperréaliste du sucre glace, cette impression pratiquement tactile d'un nuage de poudre d'une finesse aérienne, recréée comme par enchantement. Satiné, caressant, l'accord vous donne l'impression de vous lover dans les plis de la robe rosée de la Betty de Rotschild peinte par Ingres... Après l'incroyable râpeux de Nuit de Tubéreuse, Bertrand Duchaufour confirme décidément ses talents de maître illusionniste.




Sucré sans sucraille, tendre sans tomber dans le régressif, Traversée du Bosphore s'impose comme un semi-gourmand - je dirais même un faux gourmand - totalement réussi. Traité tout en légèreté, en luminosité, l'accord loukoum séduit aisément, mais pour découvrir tous les charmes, tellement plus savoureux, de la composition, il faut lui laisser le temps de déployer ses voiles subtils et de les superposer en demi-teintes, il faut y revenir plusieurs fois, prêter l'oreille à son sotto voce...  le voyage en vaut la peine. J'avais pensé un peu vite, au début, que Bosphore, si charmant soit-il, était un L'Artisan "mineur". Aujourd'hui, je suis conquise. 



Notes de tête: pomme, notes fumées, safran
Notes de cœur: pistache, tulipe, rose
Notes de fond: cuir, muscs
[plus, selon les sources:  grenade, iris, accord loukoum, vanille]

Maison: L'Artisan Parfumeur
Créateur: Bertrand Duchaufour
Année de création: 2010
Famille: gourmand / oriental-boisé
Disponible en Eau de Parfum, vapo 50ml (75 EUR) et 100 ml (100 EUR). Une bougie coordonnée est disponible. En points de vente sélectionnés ou en ligne, notamment sur le site de la maison.

[impression personnelle] tenue ++- sillage ++-


Images: flacon 100ml (source perdue); J.-A.-D. Ingres, La baronne Betty de Rothschild (détail), 1848, huile sur toile, collection Rothschild, Paris (œuvre entière sur Wikipedia).

11 commentaires:

Jicky et Phoebus a dit…

Sixtine, à chaque fois, il y a une autre chose que j'attend dans tes billets avec impatience : ce sont tes choix de tableau !

Tu m'étonnes toujours, avec à chaque fois une incroyable justesse ! Vraiment, t'es trop forte là dessus !

J.

Anonyme a dit…

J'abonde dans le sens de Jicky: l'esthétique d'Ambregris est absolument impeccable, et le tableaux toujours bien choisis, d'un goût très sûr.
En revanche, pour ce qui est de cette traversée, je persiste à penser, pour mon humble part, qu'il est un artisan Mineur. Mais que Duchaufour se paie le luxe de décevoir un peu après les précédents très bons opus, c'est, à mon avis, un bon choix, car on attend de pied ferme le prochain!
Andy

Unknown a dit…

Pour ma part la plume d'Ambre Gris surpasse la beaute reelle de ce parfum ;-)

Six' a dit…

J/A,

Merci pour le compliment! Mais je dois dire qu'en l'occurrence je n'ai aucun mérite, j'adore ce tableau depuis toujours, et il m'a immédiatement sauté à l'esprit quand j'ai senti Bosphore... j'aurais eu bien du mal à trouver un pendant visuel à Nuit de Tubéreuse, par contre! ;)

Six' a dit…

Andy,

Merci à vous aussi pour cet aimable commentaire, et merci pour votre visite!

À vrai dire, je conçois tout à fait qu'on puisse ne pas être emballé par Bosphore. Havana Vanille, Nuit de Tubéreuse, Al Oudh même, dont on parle moins, n'étaient pas du genre à laisser indifférent, tandis que Bosphore est étonnamment doux en comparaison... il m'a beaucoup plu sur le moment, mais il a fallu quelques mois avant que je sois vraiment convaincue (le côté safran-tulipe, surtout, me ravit). Et j'imagine qu'il faut, pour pouvoir l'apprécier pleinement, ne pas être réfractaire à toute sa facette gourmande, famille que peu de perfumistas apprécient... c'est peut-être votre cas?

Six' a dit…

Emma,

Juste cieux, je sens poindre le spectre de la purple prose, ma pire terreur bloguesque! ;)

En l'occurrence, j'ai vraiment beaucoup de tendresse pour Bosphore. Je lui préfère ses deux prédécesseurs, oui, mais je le trouve vraiment bien fichu, un jeu tout en finesse, très bien pensé, autour de ce noyau gourmand... pour moi, il vaut la peine qu'on s'y attarde, qu'on y revienne, malgré(?) le loukoum. Mais il faut dire aussi que j'ai appris à tolérer, puis apprécier un peu de sucre dans mes parfums, s'il est bien travaillé. Comme dans Rahät, que je ressors quelques fois par an...

Merci de votre visite!

Jean-David a dit…

Sixtine, votre site est vraiment jubilatoire. Merci pour vos critiques, si bien pensées, si bien écrites, si riches de références. On apprend beaucoup à votre contact.

Six' a dit…

Jean-David,

Sincèrement, mille mercis pour ce commentaire, ça me fait chaud au cœur. Vraiment.
Je vous embrasserais bien sur les deux joues pour la peine! ;)

Jean-David a dit…

Chère Sixtine,
Mes deux joues sont fort honorées de vos baisers élégraphiques ! Recevez-en tant et plus ! Sachez que votre site représente pour moi une source majeure d'informations, mais aussi et peut-être surtout de réflexion sur cette passion relativement nouvelle pour moi. Les blogueurs se sentent parfois un peu seuls, et se demandent si ce qu'ils font est vraiment utile. Eh bien je peux vous assurer que ce que vous écrivez trouve en moi un lecteur fidèle et un fan !

mutuelle swiss life a dit…

Un parfum de haut de gamme :)

JulienFromDijon a dit…

Traversée du Bosphore.
Je l'aime bien celui-là. De mémoire, et pour l'avoir bien testé, l'ouverture "sucre glace" je la vis plutôt comme un effet aérien : cottoneux avec une fraicheur aérienne qui rappelle l'effet de la fleur d'oranger.
L'accord pistache rose vanille, je l'aime bien aussi, il me rappelle la date d'Arabie de Lutens (qui lui m'écoeurent, je l'adore, mais je le détecte à 1km).
Il y a une phase intermédiaire donc je parlerais après.
Et un fond santal et vanille très réussi aussi.

Pour décrire ce parfum au mieux :
- de Duchaufourd, il y a la réussite d'un parfum qui évolue, en 3 tableaux
- de safran troublant, la vanille et le santal
- de premier figuier, un accord d'une note verte sur un fond poudré et santal

Pourquoi je ne pense pas l'acheter?
Parce qu'il s'agit plus de pomme que de rose, de pomme reinette. (ou de grenade, ils en ont comme nous des groseillers là-bas) Et je n'aime pas trop.
Et que dans la phase intermédiaire, une odeur de poupée, une odeur fruité qui me rappelle l'odeur des poupée, un accord quasi-fonctionnel joli simple un peu cireux et joliment féminin.
2 notes/accords qui autant une originalité (+), mais leur côté synthétique, ou plutôt aigre-doux pour l'un, et un peu girly pour l'autre, (-), et que je ne me voit pas porter.
Au résultat, je tiens ce parfum pour une réussite!