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[Avis] La Treizième Heure (XIII) - Cartier



Non capite un cazzo, questa è avanguardia, pubblico di merda!


La bienséance m'interdit de traduire en bon françois ces paroles ailées du punkoïde Roberto "Freak" Antoni, mais elles seront suffisamment transparentes pour le locuteur de notre belle langue.

C'est que, si vous soumettez La Treizième Heure de Cartier à un public de profanes habitués aux confiseries des Séphonnaud, la réponse risque d'être plus que mitigée (j'ai testé pour vous). Or, unanimement salué par la profession – et incidemment mon plus grand coup de cœur de l'année dernière –, c'est réellement un parfum exceptionnel. Avant-gardiste, certes, d'accès escarpé, je le concède, plus une odeur à sentir qu'un parfum à porter, on pourrait même s'aventurer à le dire, mais – exceptionnel.

La Treizième Heure, l'heure irréelle, l'heure de tous les possibles, est avant tout... fumée.
La fumée? Étymologiquement, c'est d'elle qu'est née le parfum aux origines, contraction de per- ("à travers") et de -fumare ("fumer, se propager"). Cette Heure est donc stricto sensu un retour aux sources mêmes de la parfumerie. Mathilde Laurent, sa créatrice, révèle d'ailleurs tout ce que ce jeu a de délibéré:

Par fumée, j'entends parfum.
La fumée comme une fascination, à porter comme un piège avec préméditation.

On n'aurait pu mieux la résumer.
À la vaporisation, un bref scintillement hespéridé de bergamote joue les poudres aux yeux pendant quelques courts instants, mais la vraie nature de La Treizième Heure se révèle presque aussitôt: un formidable accord extrêmement fumé, aigu, très salé aussi. On sait que Mathilde, parmi ses inspirations pour cette Heure, a cité le thé Lapsang Souchong, et la ressemblance est effectivement vive, soulignée par les relents de thé tabacé-foin-herbacé du maté... mais il faut aussi et surtout y ajouter une solide dose de bouleau qui, avec ses facettes goudronnées-fumées-brûlées, est l'un des ingrédients de base des cuirs corsés d'antan.

Un cuir fumé, donc?
Oui... mais pas seulement. Dans ce bouquet rouge sombre, la créatrice a glissé l'une des plus belles, des plus complexes matières qui soient: le narcisse d’Auvergne absolue des Laboratoires Monique Rémy. Certains de ses accents – du foin doux, une touche verte, un arôme tabacé – s'affirment dans un cœur qu'elles éclaircissent, illuminent, s'exhalant à travers le halo salé, à travers la fumée qui se raréfie. Une autre des facettes du narcisse est très discrètement, mais distinctement présente: cette senteur d'épiderme de cheval qui sera reprise, et magnifiée, dans la future Heure Fougueuse, le pendant diurne, en quelque sorte, de cette Treizième Heure.




La fragrance avait commencé brasier ardent, tout feu tout flamme. Et comme les incendies, elle va s'amenuiser graduellement pour finir dans les murmures d'ultimes braises couvantes. Sous quelques dernières volutes de fumée se devine en fond la douceur à peine sucrée d'une vanille légère, tout près de la peau...

On a ponctuellement souligné, et à juste titre, la similarité d'esprit entre le Patchouli 24 d'Annick Ménardo pour Le Labo, et La Treizième Heure... mais je trouve la première plus brute, toute excellente soit-elle, là où Mathilde Laurent a travaillé en finesse. Quant à une éventuelle "inspiration", on sait que la formule de cette Heure était en gestation depuis des années, et je crois fermement, en l'occurrence, à la coïncidence de (très) bonnes idées.

Reste que La Treizième Heure est véritablement une fragrance d'exception, à la limite du conceptuel mais sans gesticulations emphatiques, composée avec beaucoup de retenue et de justesse. Difficile à porter au quotidien, c'est vrai (quoique je ne m'en prive guère ces derniers temps), mais pas importable.
Et plus que toute autre, peut-être, avec son rappel aux origines de l'art olfactif, elle souligne l'obscure magie unique au parfum – qu'un fluide tout juste teinté puisse faire naître et vivre autour de lui, impalpables, d'aussi extraordinaires exhalations.



Notes de tête: bergamote, maté
Notes de cœur: narcisse, bouleau
Notes de fond: patchouli, notes fumées, cuir, vanille

Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2009
Famille: boisé-chypré
Disponible en Eau de Parfum, vapo 75 ml (224 EUR), dans les grandes boutiques Cartier et aux Galeries Lafayette Haussmann.

[impression personnelle] tenue ++- sillage ++-


Images: Saks Fifth Avenue; Mehmet Turgut - My Loneliness in the Smoke III (photo, 2007, via DeviantArt).

[Avis] L'Heure Diaphane (VIII) - Cartier



Les pionniers de la parfumerie de niche, surtout Serge Lutens, ont en leur temps lancé ce qu'on pourrait qualifier de semi-soliflore: des parfums concentrés sur une matière-reine dont ils portent souvent le nom, le reste de la composition ne servant qu'à la sertir.
Nombre de maisons qui, à leur suite, se sont lancées dans la parfumerie alternative, semblent avoir adopté ce parti-pris artistique comme un nouveau paradigme. Et les nouvelles marques et collections de niche de proposer "leur" ambre, "leur" tubéreuse, "leur" vétiver, "leur" cuir,...

Si les Heures de Cartier s'émancipent de ce modèle très (trop) souvent suivi, avec des inclassables comme L'Heure Fougueuse, on subodore malgré tout quelques impératifs en termes de famille olfactive. Mathilde Laurent a elle-même avoué détester les fruités, mais ça n'a pas empêché la naissance de L'Heure Folle, avec son avalanche de fruits rouges. Le genre est si populaire sur le marché actuel qu'il n'était peut-être pas possible commercialement d'y couper... et à raison, puisque ce numéro X semble être la meilleure vente du corner Cartier des Galeries Lafayette.
Faut-il entendre L'Heure Diaphane comme le fruit d'une autre nécessité pour la collection, celle d'un floral léger? C'est que je n'y retrouve guère de traces de l'imagination débridée qui rendait d'autres Heures si singulières, ni même cette manière enlevée qui bousculait les codes au cœur même d'un l'exercice de style.

En toute honnêteté, je crains d'être horriblement mauvais juge: ce n'est pas que le genre des fleuris pâles me déplaise foncièrement, c'est plutôt qu'il tend à... m'ennuyer. Et à m'évoquer invariablement, hélas, toute une théorie de produits lessiviels, du shampooing au détergent.
Pourtant, alors même qu'elles jouaient dans un registre qui me ferait normalement fuir - les fruits pour L'Heure Folle, le cacao pour L'Heure Défendue -, certaines de ces Heures m'avaient stupéfaite par leur qualité, et vite conquise... mais en l'occurrence, je doute que la Diaphane me fasse revenir sur mes a priori.

Par contre, pour les amateurs de fleuris légers, ce pourrait être une tout autre histoire.




L'intention, ici, était de créer un floral limpide et délicat, un parfum opalescent qui soit le plus lumineux, le moins "bouquet fleuri" possible. A mon sens, L'Heure Diaphane se rapproche en plusieurs points de ce cahier des charges, mais s'en écarte aussi assez sensiblement en d'autres: les notes de tête sont puissantes, avec l'éclair d'amertume d'abord très vif, un peu piquant d'une note Mr Propre Citron citrus, qui perd ensuite graduellement de sa force mais laisse encore longtemps flotter en cœur son sillage hespéridé-amer-carrelages et sols*.
L'héroïne de la fragrance lui emboîte le pas dès les premières minutes: une pivoine appuyée joue les premiers rôles, la verdeur de sa tige se devinant parfois sous les pétales de la fleur. Cette pivoine se nuance de l'arôme si fin d'un litchi dépouillé, pour la circonstance, de ses accents acidulés. Juste à l'arrière-plan, une rose blanche assez soutenue vient les enlacer.

En fait de délicatesse, la première phase du parfum sur la peau me paraît en réalité plutôt vive et costaude, sans donner vraiment dans la subtilité. Mais cette Heure va bel et bien évoluer dans le sens de la finesse: progressivement, les accents fruités vont disparaître, la pivoine s'alléger, la rose se vaporiser, tandis que l'accord citrus mord la poussière. Après quelques heures, la Diaphane mérite enfin son nom, devenue cette fragrance pâle et délicate, aérienne et mouillée de rosée, douce comme la joue d'une des jeunes Chinoises graciles des romans de Pearl Buck. En toile de fond, une tonalité un peu minérale accentue la limpidité de l'accord pivoine-rose devenu si léger... hélas, dans tous les sens du terme.

L'Heure Diaphane est-elle à réserver aux seuls amoureux des senteurs florales délicates? A mon goût, elle est peut-être la moins intéressante des huit Heures désormais connues... mais elle reste jolie - ravissante, même, dans sa seconde phase - et de très bonne facture, bien entendu. Elle pourrait donc bien séduire un cercle plus large... Et à ceux qui n'y trouveraient pas leur compte, rappelons que les numéros II, III, V, IX et XI doivent encore sortir.
Faites vos jeux, rien ne va plus...



* Las, l'association est trop forte dans mon crâne pour que je parvienne à l'en extirper. Je suis prête à restituer ma carte de perfumista.


Une seule Heure, deux regards: voici donc la fin de la série sur les nouvelles Heures de Cartier en duo avec Grain de Musc, en publication simultanée mais sans avoir échangé nos impressions au préalable. Cliquez ici pour son avis sur L'Heure Diaphane!


Composition: notes pivoine, rose, notes litchi, ambre, bois, ionones

Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2010
Famille: floral
Disponible en Eau de ?, vapo 75 ml (224 EUR), dès novembre dans les grandes boutiques Cartier et aux Galeries Lafayette Haussmann.

[impression personnelle] tenue +-- sillage +--


Images: Saks Fifth Avenue (modifié); Zao Wou-Ki - Ibiza (Espagne), mai 2007 (4), encre sur papier, sérigraphie (image Marlborough Gallery).

[Avis] L'Heure Défendue (VII) - Cartier



Dans la Rome antique, il y avait deux mots pour désigner la couleur noire. Généralement, on utilisait niger, pour le noir dans sa connotation neutre ou positive, et plus spécifiquement pour ce qui était d'un noir brillant... mais il y avait aussi ater, qui désignait le noir mat, ce noir sourd et inquiétant, celui des sortilèges et des maléfices.

Septième coup au cadran des Heures de Parfum de Cartier, L'Heure Défendue est ater. Une heure si sombre qu'on se serait attendu à la trouver tard dans la nuit, une heure noire, noire comme le... cacao dont elle regorge.

Après le cheval, du cacao, à présent?
Oui, mais traité avec tout autant de maestria. Même si vous ne prisez guère les sillages Milka, ne tournez pas encore les talons: ce cacao-ci n'a strictement rien de gourmand. Pas la moindre molécule de sucre à l'horizon.

En fait, Mathilde Laurent s'est livrée ici à un bel exercice de style: faisant fi des connotations friandise de la note cacao, elle a choisi de la traiter comme n'importe quelle autre matière première, en exploitant les facettes olfactives de la fève: poudrée-baumée, douce... et aussi amère, sombre, presque boisée. L'idée? Se concentrer sur ce versant obscur, prendre le cacao à contre-emploi pour composer un anti-gourmand, un oriental noir.

...et l'amateur averti de ces louables intentions de tourner de l'œil à la première bouffée. Une simple pression sur le vaporisateur et L'Heure Défendue projette dans un rayon de plusieurs mètres une senteur hyper-concentrée de ... liqueur de chocolat. Miséricorde!
Une fois qu'il a repris ses esprits, encore un peu enivré par ces puissants effluves liquoreux qui commencent à se dissiper, notre amateur se prend graduellement à apprécier, malgré tout, la richesse prononcée de ce chocolat noir comme l'encre, si pur... quand arrive le deuxième uppercut: une solide dose de patchouli. Le réflexe pavlovien s'enclenche aussi sec, "chocolat + patchouli = Angel", arrière toute!

L'Heure Défendue ne se simplifie vraiment pas la tâche au départ, c'est vrai. Mais si vous attendez une petite demi-heure, ces notes de tête tonitruantes achèvent leur grand air de baryton-basse survolté en un decrescendo qui n'a plus rien d'étourdissant. Et ce qui s'ensuit, lorsque le parfum prend sa vitesse de croisière, est merveilleusement harmonieux.




Le chocolat redevient fève de cacao, protagoniste qui exhale au premier plan ses arômes amers, poudrés, sombres toujours, et secs jusqu'au craquant. Le patchouli, très présent mais un peu en retrait, griffes limées et dépouillé de son râpeux, lui est un compagnon idéal: il souligne ses accents boisés, son amertume surtout, et le rend plus profond encore. Et malgré la sucrerie Angel qui en a ouvert la voie, le mariage entre les deux notes n'a en lui-même rien de gourmand... Le santal vient aussi leur apporter son soyeux, le Cashmeran sa densité boisée-balsamique, chaleureuse.

Ce cœur au long cours se poursuit des heures durant sans plus vraiment dévier de sa trajectoire; à peine une amertume nouvelle de type mousse de chêne se fait-elle jour sur la fin... mais pour le reste, L'Heure Défendue reste ce chœur étrange et pénétrant, étroitement soudé, compact mais complexe, qui s'entoure d'une certaine aura de mystère. D'ailleurs, si la nouvelle Heure Fougueuse faisait en quelque sorte écho à La Treizième Heure, c'est au douzième coup de minuit - L'Heure Mystérieuse - que cette septième heure semble faire allusion, avec son patchouli, sa densité.
Si on y devine aisément des bois, le cacao pourtant surdosé ne se laisse plus instantanément saisir - c'est qu'il a été détourné, Mathilde jouant aussi sur ses facettes cuir, animal, castoreum. Devenue baume boisé-amer, feutré et sourd, subtilement (subliminalement?) sensuel, L'Heure Défendue brouille les pistes, déconcerte, semble à la fois inviter et mettre à distance, chaleureuse mais secrète, riche de matières terrestres et tirant pourtant vers l'abstraction....

Autant dire que même si le défi - donner ses lettres de noblesse à l'absolue cacao - était de taille, L'Heure Défendue le relève haut la main. La matière y triomphe et, paradoxalement, s'y fait aussi oublier, tant la composition est complexe et raffinée...

Un parfum à porter comme un velours noir, les nuits sans lune.
.


Une seule Heure, deux regards: la série des nouvelles Heures de Cartier continue avec Grain de Musc, toujours en publication simultanée mais sans avoir échangé nos impressions. Je découvre avec vous sa vision de L'Heure Défendue... rendez-vous lundi prochain pour le dernier volume: L'Heure Diaphane.


Composition: accord ambre, santal, tolu, notes musquées, patchouli, vanille, absolue cacao

Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2010
Famille: oriental-boisé?
Disponible en Eau de ?, vapo 75 ml (224 EUR), dès novembre dans les grandes boutiques Cartier et aux Galeries Lafayette Haussmann.

[impression personnelle] tenue +++ sillage +++(+) [sillage d'abord extrêmement puissant, puis se modère]

Images: Saks Fifth Avenue (modifié); Franz von Stuck - La Sphinge (1ère version), huile sur toile, 1904, Hessisches Landesmuseum, Darmstadt (via Wikipedia).

[Avis] L'Heure Fougueuse (IV) - Cartier




Autant le dire tout droit: la vraie grande parfumerie contemporaine, c'est ici qu'elle se passe.

Le jour où j'ai eu le bonheur de découvrir cette nouvelle salve des Heures, la Fougueuse, la Défendue et la Diaphane, je venais justement de sentir le dernier lancement d'un grand nom de la haute parfumerie, un opus très honorable, certes, dix fois meilleur que le dernier jus sucraillon formaté Sephonnaud, mais... l'évidence était là: les nouvelles Heures le laissaient loin derrière.

Pour moi, cette collection de Cartier est probablement ce qui se fait de mieux aujourd'hui en parfumerie. Sur les huit tomes, certains sont absolument extraordinaires, des compositions inattendues qui osent le jamais-senti; d'autres reprennent des thèmes connus mais en proposent une merveilleuse réinterprétation novatrice; d'autres encore sont plus sages, présentent peut-être moins d'intérêt, mais sans jamais en être totalement dénués. Leur point commun? Je l'avais pensé pour les cinq premiers, les trois suivants le confirment: chacun renferme tout un univers dans son flacon.

C'est particulièrement vrai pour cette quatrième heure, L'Heure Fougueuse, qui m'a sidérée dès la première bouffée. C'est que, voyez-vous, elle sent... le cheval.

Oui, le cheval.

Ce ne sont pas là les odeurs dites animales - c'est-à-dire charnelles, corporelles, un peu "sales" - traditionnelles en parfumerie. Pas de paille ni de crottin (!), non plus. Non, cette Heure capture véritablement l'odeur si caractéristique qui émane de l'épiderme d'un cheval. Si vous pratiquez l'équitation, si même vous avez un jour approché un cheval de près ou de loin, vous la reconnaîtrez immédiatement.
C'est incroyable, c'est d'un culot insensé, et pourtant le résultat est là. En un tournemain, les codes de l'"acceptable" en parfumerie se retrouvent cul par dessus tête, et L'Heure Fougueuse assume crânement sa qualité d'Objet Olfactif Non Identifié.




Pour autant, cette nouvelle Heure ne se résume pas à la seule incongruité d'effluves équins miraculeusement enflaconnés.

Au contraire, c'est une composition complexe qui, dans une écriture très maîtrisée, joue finement des codes de la parfumerie, les revisite, s'en amuse. C'est qu'il y a de l'allusion à l'emblématique Eau Sauvage dans cette senteur de cavalcade... le cheval galope dans les hautes herbes, traverse un gué, court comme le vent. L'Heure Fougueuse le suit, aérée, aérienne, extrêmement lumineuse et diffusive, avec une ampleur translucide typée hédione. Après un bref frisson citronné de magnolia, très fin, l'accord "crinière de cheval", soutenu, se mêle à une autre note tout aussi puissante, la verdeur claire et douce du maté, avec ses relents de foin et de thé, un peu narcisse, un peu tabac.

Un peu cuir, aussi? C'est l'idée, mais vous n'y sentirez pas les accents fumés-goudronneux des grands cuirés traditionnels, ni leur version feutrée en accord cuir de Russie. A vrai dire, cette facette de la fragrance m'échappe: à mon nez, on n'en est pas encore à la dépouille tannée; l'animal est là, bien vivant, et sa présence est saisissante.
C'est aussi que L'Heure Fougueuse ne se laisse pas vraiment dompter, variant selon les épidermes, ondoyant sur la peau. Sur moi, c'est d'abord un cheval lancé au grand galop; au fil du temps, il ralentit l'allure, se met au pas, tandis que la note maté-foin passe définitivement et durablement à l'avant-plan, tout juste aigrelette. Sur la fin, des notes de type mousse s'affirment, avec l'amertume de la mousse de chêne classique, mais sans ses relents de noisette, et déclinées sur un mode translucide qui s'intègre parfaitement dans le tableau d'ensemble.

Pas étonnant, donc, que pour décrire cette nouveauté olfactive, inclassable à première vue, Mathilde Laurent évoque les chyprés. Cette note si facettée du maté est d'ailleurs, pour elle, la matière la plus proche de la mousse de chêne, désormais restreinte... Un maté qui est aussi largement présent dans un autre opus de la collection, La Treizième Heure: solide trait d'union entre ces deux volumes qui présentent, à mon sens, une parenté d'esprit certaine. La cavalcade verte et lumineuse du matin ferait ainsi écho au cuir clair-obscur, profondément fumé et justement un peu "selle de cheval", de cette heure fantôme, passé minuit...

Ce qui est en tout cas certain, c'est que ces deux Heures sont l'une comme l'autre extraordinaires. La Fougueuse se hisserait même presque au niveau de son aînée - c'est dire. Et si la Treizième était déjà d'un abord plutôt escarpé, la Fougueuse est d'une originalité inouïe, qui risque de pousser même les plus aventureux dans leurs derniers retranchements... mais une fois le pas franchi, la chevauchée olfactive se révèle vite grisante.
Un parfum à oser, un parfum à porter à bride abattue, cheveux au vent.



Une seule Heure, deux regards différents: avec Denyse de Grain de Musc, nous publions simultanément notre avis sur les nouvelles Heures de Cartier, sans avoir échangé nos impressions au préalable. Cliquez ici pour sa vision de L'Heure Fougueuse... et rendez-vous ce jeudi pour un nouveau duo d'avis sur L'Heure Défendue!



Composition: magnolia, bergamote, accord "crinière de cheval", vétiver, yerba-maté, musc, lavande, coumarine, mousse de chêne

Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2010
Famille: chypré-floral-animal
Disponible en Eau de Toilette, vapo 75 ml (224 EUR), dès novembre dans les grandes boutiques Cartier et aux Galeries Lafayette Haussmann.

[impression personnelle] tenue +++ sillage +++


Images: Saks Fifth Avenue (modifié); Eugène Delacroix - Cheval effrayé par l'orage, aquarelle, 1824, musée des Beaux-Arts, Budapest (via Wikipedia).

[Avis] L'Heure Folle (X) - Cartier


La nature comme je l’aime, folle, bucolique, échevelée, bruissante,
buissonnante et bourgeonnante de fruits qui ne me mûriront jamais.


Sur les cinq premières Heures de Parfum sorties à l'automne dernier, l'une a longtemps manqué à l'appel en Europe: L'Heure Folle, le numéro X, qui est restée plusieurs mois exclusive au grand magasin américain Saks.

Cette Heure Folle, une vendeuse visiblement peu séduite me l'avait annoncée "très, très fruitée", et "prévue pour le marché américain, ça plaira moins en Europe". Ma foi, il fallait se rendre à l'évidence, les parfums aux allures de sirop de fruits sont à la mode, et même une collection de prestige ne pouvait manifestement pas y couper. Logique commerciale, n'est-ce pas... Et donc, je m'apprêtais à passer allègrement mon chemin, imaginant un de ces parfums Teisseire juste un peu amélioré pour l'occasion.

C'était oublier que derrière l'orgue, il y avait Mathilde Laurent.

Là où le nez intégré de Cartier réussit un exploit de taille, c'est que L'Heure Folle n'est pas même une de ces astucieuses compositions chyprées ou musquées où le fruit sert juste d'agrément, comme les excellents Colony de Patou, éclat de rire d'ananas fiché sur une belle base chyprée, ou la récente Nuit de Tubéreuse chez L'Artisan, avec sa note mangue/pamplemousse. Au contraire, la dixième Heure n'atermoie pas et embrasse pleinement la tendance: c'est un parfum entièrement fruité. Et même un de ces fameux fruits rouges qui me font fuir d'ordinaire.
Pis encore, il contient, c'est indubitable, un filet de... grenadine. Si.

Un sirop de fruits en bonne et due forme, donc?
Je n'en reviens toujours pas, et pourtant le fait est là: L'Heure Folle m'a surprise, puis... littéralement conquise. A mon sens, la réussite est totale. Baies sauvages et petits fruits des bois se pressent en avalanche, assez réalistes mais pas entièrement: ils suggèrent le fruit à même le buisson, mais sans qu'aucun ne se fasse particulièrement identifiable. En cherchant bien, on devine un peu de framboise, un peu de groseille sans acidité, peut-être quelques fraises des bois... mais le parfum reste surtout joyeux tutti-frutti en camaïeu de tons rouges et roses. A vrai dire, c'est peut-être la note de grenadine, douce-amère, qui est la plus reconnaissable - mais aucune crainte à avoir: si elle est sucrée, c'est avec mesure; elle reste paradoxalement assez subtile et échappe surtout totalement à l'effet confiture lourdingue.




A ce stade, L'Heure Folle se distinguait déjà des fruités poisseux qui submergent le marché par son traitement tout en délicatesse, sans sucre ajouté ou louche de patchouli pour venir l'alourdir. Mais il y a mieux: en cœur, tout ce que ce joli mélange fruité-grenadine aurait pu avoir de monocorde est neutralisé par une tonalité florale douce mais bien présente, qui tient de la violette et de la rose de jardin. Et cette trame florale en contrepoint, qui s'accentue au fil du temps, est elle-même entrelacée de notes vertes qui vont croissant. L'effet est vraiment ravissant, à la fois pimpant et romantique, tout de fraîcheur enjouée... une ambiance très Trianon, en somme, peinte aux couleurs pastel-acidulées de Fragonard, mais avec une Marie-Antoinette revue par Sofia Coppola, pour la modernité du style.

Autant dire qu'on est loin, très loin, des sirops et autres "fruitchoulis" qui révulsent bien des amoureux de belle parfumerie. Si L'Heure Folle est la plus accessible des cinq premiers volumes de la collection - et aussi, semble-t-il, la plus populaire - elle n'en est certainement pas le parent pauvre. Bien au contraire. Elle n'a certes pas l'extraordinaire originalité de La Treizième Heure, le sombre attrait de L'Heure Mystérieuse ou la pureté céleste de L'Heure Promise, mais elle renouvelle tout autant son propre registre: c'est le plus beau traitement des fruits rouges qu'il m'ait été donné de sentir jusqu'à présent. Mon seul grief serait la tenue et le sillage trop restreints - la concentration est en eau de toilette - ce qui passe d'autant plus mal au vu des tarifs pratiqués pour la collection... mais L'Heure Folle est si délicieusement agréable à porter qu'après avoir pratiquement fini mon échantillon, j'avoue être cruellement tentée par un flacon. Et pour qu'un fruits rouges me fasse à ce point envie... je savais Mathilde Laurent magicienne, mais je crois qu'elle doit aussi être un peu sorcière.




Commentaires de Mathilde Laurent sur la création de L'Heure Folle: sur Grain de Musc.


Notes de tête: groseille, grenadine, baie rose, myrtille, mûre
Notes de cœur: cassis, violette, shiso, aldéhydes
Notes de fond: buis, lierre, polygonum, notes florales

Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2009
Famille: fleuri-fruité
Disponible en Eau de Toilette, vapo 75 ml (224 EUR), dans les grandes boutiques Cartier et aux Galeries Lafayette Haussmann.

[impression personnelle] tenue +-- sillage +--


Images: Saks Fifth Avenue; Giuseppe Arcimboldo - Flora, huile sur bois, 1591, coll.part. (via Femme, Femme, Femme).



[Avis] L'Heure Promise (I) - Cartier



Enfin, enfin!

Chez Guerlain, elle avait créé le culotté Pamplelune; elle avait relevé avec brio l'improbable défi de composer une version "légère" pour le légendaire Shalimar; elle avait, surtout, offert le merveilleux Guet-Apens (rebaptisé depuis Attrape-Cœur), un bijou de violette ambrée vineuse jouant sur les codes Guerlain, d'une touchante beauté.
Son passage chez Cartier pour composer des parfums sur mesure avait été un formidable cadeau pour les heureux bénéficiaires, mais une bien grande perte pour les amoureux de parfums moins fortunés.

Mais après le masculin Roadster, lancé en grande distribution, Mathilde Laurent nous est enfin revenue fin 2009 avec la collection des Heures de Parfum. Des parfums résolument positionnés luxe - qualité et prix à l'avenant - exclusifs aux grandes boutiques Cartier. Cinq sont déjà sortis, d'autres sont à venir.

Si l'argument de la "création sans compromis" est devenu galvaudé dans un marché du parfum où saturation et formatage ont aussi gagné les niches, Mathilde Laurent remet ici, si j'ose dire, les pendules à l'heure. Cette collection est une démonstration magistrale de ce que peut être l'art de la parfumerie.

Chacun de ces parfums a une écriture précise, structurée. Foncièrement différents les uns des autres, ils débordent tous d'une éclatante individualité - seul trait d'union qui relierait la brume d'iris de L'Heure Promise et l'étourdissant cuir/thé fumé de La Treizième Heure.
De la beauté en flacon.


***



L'Heure Promise ou l'heure des anges, car dans la réalité,
les anges sentent vraiment comme ça.

Le parfum des anges? Pourquoi pas...
Une chose est en tout cas certaine: cette première heure, L'Heure Promise, est aérienne.

En ouverture, une ténue amertume de feuilles d'agrumes et surtout une bouffée d'iris, dont la facette carotte râpée caractéristique ne se manifeste qu'un court instant: tout aussitôt, la fleur s'entoure d'ionones, cette famille de molécules aux doux accents poudrés-boisés de violette. Quelques éclats de givre s'accrochent encore aux pétales blancs, mais ils ne sont bientôt plus qu'un souvenir et l'iris s'assèche graduellement, pur et délicat. Tout juste poudré, il se fait très légèrement sucré, dragée angélique nuancée du parme pâle des ionones.

Mais si cet iris est dessiné au pastel, il ne s'abandonne pas à la mièvrerie: subtilement décalée, une brume de très fine effervescence vient lui insuffler une tension presque imperceptible, un infime crépitement d'électricité statique. La fleur poudrée se drape de tulle blanc, raide et crissant.




Le contraste de textures se poursuit au fil du temps: à l'iris qui prend une tonalité coton très délicatement baumée, un peu crème de jour, les bois qui transparaissent progressivement répondent par une sécheresse poudreuse, presque sciure.

Relativement linéaire, la fragrance évolue par petites touches discrètes: l'effervescence s'accentue légèrement pour prendre les contours familiers du "bois qui pique", tandis que l'iris se retire sur la pointe des pieds en laissant place à des bois pâles, posés sur un épais nuage de musc blanc propret.

Ce charmant iris, exsangue de sa sève de mercure, épuré de toutes celles de ses facettes qui pourraient rappeler ses terreuses origines, lève les yeux vers le ciel. Clair, irradiant une pâle lumière, il est travaillé tout en transparence, dans une manière résolument moderne, et son sourire candide est démenti sotto voce par ce crépitement, cette légère rigidité amidonnée qui laissent deviner plus de caractère qu'il n'y paraît.

Reste, très prosaïquement, la question qui se pose inévitablement pour chaque opus de cette collection, vu les tarifs pratiqués: "vaut"-il son prix? A chacun de répondre selon ses moyens et ses goûts, bien entendu - sachant en outre que cette Heure Promise, eau de toilette, a une rémanence plutôt médiocre.
Si jolie soit-elle, je réserverais pour ma part un investissement de cet ordre à l'une de ses sœurs vespérales, à la beauté rauque et saisissante.


Notes de tête: petit grain, herbes fraîches
Notes de cœur: iris, notes florales
Notes de fond: notes boisées, santal, muscs


Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2009
Famille: floral - boisé musc

Disponible
: en Eau de Toilette,
vapo 75 ml (224 EUR), dans les grandes boutiques Cartier uniquement.


Images: flacons Saks Fifth Avenue; Giovanni Boldoni - Pastel Blanc, Portrait en pied de la jeune Emiliana Concha de Ossa, pastel, 1888 (détail, via Le Moleskine sur la table)