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[Maisons] Jean Patou

L'histoire de la maison Patou peut-elle se résumer à un unique hymne à la joie?

Pour beaucoup, Jean Patou se limite à Joy l'emblématique, la signature olfactive de Jackie O., "le parfum le plus cher du monde"... mais c'est oublier une longue histoire, et beaucoup, beaucoup d'autres fragrances - si vous avez suivi les différents épisodes de la saga Ma Collection sur ces pages, vous ne pouvez plus guère en douter.


Rien ne prédisposait, au départ, le Normand Jean Patou à se lancer dans la parfumerie: né en 1887, il a d'abord travaillé dans l'affaire de ...tannerie de ses parents. De puissants effluves, certes, mais bien loin du jasmin et de la rose...

Monté à Paris en 1910, il ouvre bientôt un petit magasin de fourrures, puis lance une boutique de vêtements dans laquelle il vend ses premiers modèles. Le succès commence à arriver... mais la mobilisation générale de la France contre l'Allemagne, en 1914, y met un terme brutal. Jean Patou connaîtra les tranchées, et finira comme capitaine des zouaves, envoyé avec l’armée d’Orient aux Dardanelles.

La guerre allait le marquer durablement, lui donner une témérité flamboyante, le goût de l'instant présent, du jeu, du risque.

En 1919, dans son salon de la rue Saint-Florentin, il lance sa première collection de vêtements, qui fera fureur. Son succès essaime: Deauville, Biarritz, bientôt les États-Unis, qui lui font fête. Toujours à l'affût des moindres variations dans l'air du temps, il ne cesse d'inventer: pour cette nouvelle créature, la garçonne, il lancera le sportswear, le maillot de bain en tricot. N'estimait-il pas que "tout homme devrait s'efforcer avant tout d'être de son temps"?

Et précisément, pour les couturiers, le temps est au parfum. La grande rivale, Chanel, a lancé son redoutable N°5 en 1921. Chez Jeanne Lanvin, on n'a pas chômé: les lancements se sont multipliés, et cette année 1925 marque la sortie de Mon Péché / My Sin.

Jean Patou ne peut plus attendre. Il embauche Henri Alméras, auparavant parfumeur pour un autre couturier, Paul Poiret, et le charge de créer non pas une, mais trois fragrances pour faire son entrée dans le monde de la parfumerie. Le trio Amour Amour, Que Sais-Je? et Adieu Sagesse sera lancé en fanfare, lors de l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes, célébrant non seulement le triomphe des idées nouvelles et de l'Art déco, mais aussi celui de l'"art de vivre" - où les parfums figurent en bonne place.

Le public fait bon accueil aux trois fragrances, et Jean Patou décide donc de poursuivre dans cette voie - en y mettant à l'œuvre, toujours, son goût de la modernité. La mode passe soudain aux teints hâlés? Patou lance le premier produit solaire, la fameuse Huile de Chaldée, dont la senteur sera ensuite concentrée en parfum (1927). Les garçonnes brouillent les pistes? Il répond par le premier parfum unisexe, astucieusement baptisé "Le Sien" (1929), "un parfum à dominante masculine, frais, tonique, convenant parfaitement aux hommes, mais également aux femmes résolument modernes (...)". Patou le mondain, coqueluche de l'aristocratie et des célébrités, propose ses fragrances luxueuses dans des flacons Baccarat et des coffrets en cuir signés Cartier. Paris est toute frénésie? Il fête l'apothéose des Années Folles, leur Moment Suprême...

...puis arrive le krach de Wall Street. La France n'est pas immédiatement affectée, mais la clientèle de la maison était composée en grande partie d'Américaines, et beaucoup ne sont plus en mesure d'acheter, encore moins de venir à Paris assister aux défilés.
Malgré le chiffre d'affaires en baisse, Jean Patou va répondre à la Crise avec panache. Il demande à Henri Alméras de lui composer un parfum vraiment exceptionnel, qu'il offrira en cadeau à ces clientes et amies ruinées. Alméras, têtu, s'obstine à lui présenter des accords sophistiqués, délicats. "Rendez-le plus fort, bien plus fort!" objecte Patou.
De guerre lasse, Alméras lui propose un bouquet absolument somptueux, fait des matières les plus précieuses de la palette du parfumeur - jasmin de Grasse, rose de mai, rose de Bulgarie - et extrêmement concentré. La composition est d'une richesse folle, d'un coût exorbitant.
"Oui, ça y est!": le maître d'œuvre donne son aval, et baptise le parfum Joy - comme la joie que son cadeau donnera à ses clientes. Elsa Maxwell, attachée de presse et amie de Patou, lui trouve un slogan en forme de pied-de-nez à la Dépression: "Le parfum le plus cher du monde!"
Présent avant tout, le "parfum roi" ne sera commercialisé qu'en 1935.

Henri Alméras lui-même avait les mêmes intransigeances en matière de qualité, et n'hésitait pas à faire appel aux meilleurs de l'époque. Il utilise ainsi plusieurs bases1 du talentueux Marius Reboul, chimiste chez Givaudan, dont le travail fera date dans le milieu: sa base Amarante avait été la pierre angulaire d'Amour Amour, Melittis permettra Moment Suprême.

Si Joy pose un extraordinaire jalon, pour la maison comme d'ailleurs pour la parfumerie, les lancements se poursuivent chez Patou; ils ont pour nom Invitation (1932) ou encore Divine Folie (1933).
Et Jean Patou colle encore et toujours à l'actualité: en 1935, à l’occasion du lancement du transatlantique Normandie, il lance une fragrance éponyme et - joli coup marketing, dirions-nous aujourd'hui - offre à chaque passagère de première classe du voyage inaugural un flacon du parfum, glissé dans une maquette du paquebot. En 1936, les premiers congés payés seront embaumés d'un joli parfum de Vacances.

Mais au cours de la même année, Jean Patou va soudain s'effondrer, victime d'une crise d'apoplexie. Il n'a que 49 ans.

***

Son beau-frère et collaborateur dans la division parfums, Raymond Barbas, va reprendre la tête de la maison, sur le même modèle. Les lancements de fragrances ne s'interrompent pas: le joyeux chypré-fruité Colony sortira en 1938.

La guerre, par contre, met un terme aux nouveautés. Henri Alméras quitte la maison.
Pendant les hostilités, la publicité se fait patriotique...

En 1946, enfin! Jean Patou fête la paix en parfum: ce sera L'Heure Attendue. Mais le conflit a laissé des traces, et pendant la décennie suivante, il n'y aura d'autre lancement qu'une déclinaison du parfum-phare de la maison: ce sera Eau de Joy, réalisé par Henri Giboulet, auteur du fameux Gin Fizz de Lubin.

Une cologne masculine, Monsieur Net, sortira en 1956, année qui verra aussi le lancement du chypré-cuiré Lasso, réalisé par Guy Robert (futur créateur de Calèche d'Hermès).

En 1960, Henri Giboulet devient le nouveau parfumeur attitré de la maison. Il créera Makila (1961), composition fleurie blanche centrée sur le jasmin sambac, puis Câline (1964), un doux fleuri aldéhydé ciblant spécifiquement les jeunes filles, grande nouveauté pour l'époque.

***

En 1967, Jean Kerléo prend la succession d'Henri Giboulet à la création des parfums, après avoir passé douze ans chez Helena Rubinstein et avoir reçu, en 1965, le Prix des Parfumeurs de France. C'est à lui que seront confiés les premiers parfums sous licence Jean Patou: l'Eau de Sport et l'Eau de Toilette éponyme pour Lacoste.

Mais Raymond Barbas, toujours à la tête des parfums, a d'autres ambitions: lancer un parfum "somptueux, exubérant, déraisonnable"... en bref, créer son Joy - et même un sur-Joy. La légende veut que la réalisation de la fragrance ait pris des allures homériques: dix années et pas moins de mille tentatives seront nécessaires, d'où le nom donné à ce nouveau parfum de la démesure, alliant au cœur de Joy - roses et jasmin de Grasse - la note abricotée de l'osmanthus et la douceur du santal: 1000 (1972). Le coût de la formule est, cette fois encore, extravagant. Et le lancement sera à la hauteur, avec un ballet de Rolls Royce allant livrer les premiers flacons à mille heureuses élues triées sur le volet. Au départ, le précieux élixir ne sera disponible que sur commande, et chaque flacon sera numéroté.

Suivront quelques jus plus accessibles, le bel hespéridé frais Eau de Patou (1976), puis le premier vrai masculin de la gamme, Patou pour Homme (1980). Cette même année verra le passage de témoin, à la tête de la maison, entre Raymond Barbas et le petit-neveu de Jean Patou: Jean de Moüy.

Avant de lancer ses propres nouveautés, le nouveau timonier entend rappeler à tous que, loin de se limiter aux emblématiques Joy et à présent 1000, la maison Patou avait aussi une longue histoire d'excellence dans la parfumerie. En 1984, il lance ainsi un projet d'envergure en forme de da capo: la réédition de douze anciens grands parfums griffés Patou, en remontant jusqu'aux sources. Et pas question de remettre ces anciennes références au goût du jour: Jean Kerléo va examiner scrupuleusement les archives de la maison pour reproduire chaque fragrance à l'identique. Ces douze élus - Amour Amour, Que sais-je?, Adieu Sagesse, Chaldée, Moment Suprême, Cocktail, Divine Folie, Normandie, Vacances, Colony, L'heure Attendue et Câline - regroupés sous la bannière "Ma Collection", seront proposés chacun en extrait et en eau de toilette, et un coffret rassemblant douze miniatures sera aussi commercialisé.

Après cette importante rétrospective, les nouveautés, toujours signées par Jean Kerléo, peuvent suivre sans rougir. En 1987, ce sera Ma Liberté, un féminin lavandé aux allures de fougère, dont le lancement fera là encore date: l'édition du 16 mars du Quotidien de Paris en sera tout entière embaumée.
Cette même année 1987 voit par contre la fermeture du volet haute couture de la maison Patou, avec une dernière collection Printemps-Été créée par un certain...Christian Lacroix.

Rayon parfums, le temps reste au beau fixe. L'association Patou-Lacoste se poursuit; le merveilleux floral-oriental Sublime verra le jour en 1991, suivi d'un deuxième masculin baptisé Voyageur (1995), dans un flacon-navire en clin d'œil à l'ancêtre Normandie. Le dernier parfum Patou signé Jean Kerléo sera Patou For Ever (1998), un fleuri qui ose le mariage avec un cocktail de framboises, ananas et melons.

***

En 1997 déjà, Jean Kerléo avait recruté un dauphin inattendu pour le poste de nez-maison: Jean-Michel Duriez, jeune parfumeur au parcours atypique. Sa première création pour Patou sera un bouquet romantique de fleurs blanches: Un Amour de Patou (1998). Il reprend aussi en charge les licences Patou, et composera Lacoste for Woman (1999), le masculin Lacoste 2000, mais aussi et surtout Yohji Homme (1999) pour Yohji Yamamoto, un gourmand masculin précurseur mêlant rhum, café et réglisse.

Quelques éditions limitées estampillées Patou suivent, apparemment destinées à des marchés restreints (Nacre et HIP pour le marché américain, Paname pour le duty free, 2000 en Patou à l'occasion du passage à l'an 2000).

***

13 septembre 2001: la fin d'un règne. La maison Patou est rachetée par le géant lessivier américain, Procter & Gamble (Ariel, Duracell, Gillette, Pampers,...).

Les Cassandre s'attendaient au pire, pourtant... surprise: le parfumeur-maison est conservé. En 2004, une nouvelle boutique-mère s'ouvre au n°5 de la prestigieuse rue de Castiglione, juste à côté de la place Vendôme, et est décorée dans un invraisemblable style pop rose tout droit sorti des Sixties. A l'étage, un "bar à parfums" hommage est recréé, où 160 matières premières peuvent être découvertes. Comble du luxe, bien digne de l'esprit du "parfum le plus cher du monde", la maison propose aussi la création de parfums sur mesure, de la vraie parfumerie haute couture qui coûtera la bagatelle de 55 000 euros à qui rêve d'avoir son parfum... Pour démontrer tout le potentiel du service, J-M Duriez compose un parfum voulu comme la plus parfaite antithèse possible au style Patou: un hyper-exclusif boisé-cuir-fleuri baptisé Julye.

Mais... il y a un mais. Le catalogue Patou est impitoyablement élagué: ne restent plus guère que Joy, 1000 et Sublime. Deux lancements seulement sont depuis venus les rejoindre. Ce sera d'abord l'étoile filante EnJoy en 2002, aujourd'hui pratiquement disparue, une fragrance qui ciblait les jeunes femmes en mêlant à un cocktail de fruits en tête (cassis, poire, pomme verte) le bouquet rose-jasmin de Joy, sur fond chypré-oriental. Suivra un étonnant tropical-gourmand crémeux, mariage d'opulente fleur de champaca et de...milk-shake banane: Sira des Indes (2006).

Et depuis?

Hélas, rien.

J-M Duriez semble à présent plus actif chez Rochas, autre marque tombée dans le giron Procter & Gamble (qui détient en propre les seuls Patou et Giorgio Beverly Hills, mais se charge aussi des licences Rochas, Lacoste, Yohji Yamamoto, Hugo Boss, Gucci, Escada, etc.).

Mise à part sa boutique rue de Castiglione, qui tient en fait plus à présent du secret d'initiés, la marque Patou semble devenue confidentielle: les Sephonnaud ne proposent que Joy, 1000 et Sublime, et ces joyaux ne sont guère mis en valeur, souvent timidement alignés sur le rayonnage du bas.

Reste que lesdits joyaux ont le mérite d'être toujours parmi nous. Mais sont-ils bien intacts? Chez Patou, on jure que les formulations sont toujours identiques, les seules variations éventuelles étant dues aux logiques fluctuations des matières premières naturelles. De plus en plus de clientes fidèles soutiennent par contre que leur bien-aimé Joy a changé, sans doute possible - comme d'ailleurs 1000 et Sublime - et pas dans le bon sens. Le lessivier est pointé du doigt...
Quoi qu'il en soit, avec les dernières mesures en date de l'IFRA2, organe européen de régulation des matières premières dans les produits parfumés, les formulations d'origine de ces merveilleux fleurons de la parfumerie sont condamnées. Amateurs, il ne vous reste qu'à foncer sur les derniers stocks.

Le 1er juillet 2011, la nouvelle est tombée: Procter&Gamble a revendu Patou à Designer Parfums, déjà propriétaire ou distributeur des marques Agent Provocateur, Jean-Louis Scherrer, Aigner Parfums et d'un autre grand fleuron de la parfumerie, Worth. La société britannique annonce son intention de respecter et de valoriser l'héritage Patou... on peut toujours croiser les doigts, mais à l'heure actuelle (novembre 2011), Jean-Michel Duriez ne travaillait en tout cas plus pour la maison, remplacé par Thomas Fontaine, ancien de l'ISIPCA. Et la vitrine de la boutique rue Castiglione portait juste un triste encart: "fermé"...



1 - mini-parfum, assemblage précomposé de plusieurs matières qu'un parfumeur utilisera tel quel, comme matière première, dans sa composition.

2 - l'amendement IFRA 43, entré en vigueur le 1er janvier 2010, prévoit un seuil maximal d'absolu jasmin que l'extrait de parfum de Joy excède, riche qu'il est en précieux naturels qui font toute sa beauté (Jean Patou est l'un des rares, avec Chanel, à avoir à Grasse ses propres champs de roses et de jasmin). Sous ce nouveau régime, le parfum Joy ne peut tout simplement plus être produit selon sa formule originale. Plus de détails sur Grain de Musc et Poivre Bleu.




Parfums Jean Patou actuellement disponibles:
  • 1000 (edt - edp - parfum)

  • Joy (edt -edp - parfum)

  • Sublime (edt - edp)

  • Sira des Indes (edp - parfum) [selon les sources, toujours au catalogue OU retiré de la vente mais encore trouvable à certains endroits]


Dernière mise à jour: 24 novembre 2011.



Sources: Jean Kerléo; "Jean Patou de 1914 à 2001", in Les Nouvelles de l'Osmothèque n°37; Prodimarques; Octavian Coiffan; 1000Fragrances; Michael Edwards - Parfums de légende; site de la maison Jean Patou; Guy Robert - Les sens du parfum (via le site de la SFP); interview de J-M Duriez sur RFI; interview de J-M Duriez sur le site de la SPF; blog de Luca Turin; vendeuses de la boutique parisienne, CNBC, The Moodie Report.

Images: affiche de l'Exposition (ASPECambrai); publicité de 1932 pour Amour Amour et Que Sais-Je?, illustration de Reynaldo Luza (H Prints); flacons d'origine d'Adieu Sagesse et Le Sien (Prodimarques); publicité de 1939 pour Joy (Okadi); publicité de 1947 pour Normandie (H Prints); publicité de 1942 pour les parfums Patou (Retro Reklama); publicité de pour Lasso (mesparfums); Jean Kerleo (Prodimarques); publicité de 1976 pour 1000 (Paperpursuits); coffret Ma Collection (eBay); publicité de 1984 pour Ma Collection (Okadi); publicité pour Voyageur (CouleurParfum); Jean-Michel Duriez (Premium Beauty News); vitrine de la boutique Patou rue de Castiglione (RFI); bar à parfums à l'étage (site de Jean Patou), flacons "bijou" Patou (Fragrantica).

[Vintage] Jean Patou, Ma Collection - III - Divine Folie, Normandie, Vacances



(premiers épisodes de l'histoire de Ma Collection de Jean Patou: I - II)


1933: si quelques petits signes de reprise économique se font sentir en France, la Crise fait toujours rage. Jean Patou lui a déjà fait un pied-de-nez éblouissant de panache en offrant à ses clientes américaines ruinées un parfum d'impératrice, l'exorbitant Joy. Ses fragrances suivantes auront aussi un goût d'antidote, comme Divine Folie qui, en plein marasme, célèbre le "goût de la fête et des plaisirs"...

Sur les douze parfums Ma Collection, Divine Folie est l'un de ceux qui a le moins d'ancrage historique, et il n'a d'ailleurs pas fait grand bruit en son temps. Ce qui ne signifie à vrai dire rien sur sa qualité...

S'il fait écho en tête à la gaîté acidulée d'Adieu Sagesse, avec une note verte et dansante de jacinthe, il l'ombre presque aussitôt d'un voile doucement épicé, un eugénol très présent (particulièrement dans l'extrait) avec ses accents caractéristiques d'œillet / girofle. Cet eugénol se tempère en cœur, posé sur un mélange poudré et encore sûret de fleur d'oranger et d'ambre délicatement sucré, cireux et sombre. Cette tonalité aigrelette se poursuit longtemps avant de mourir en fond, où c'est un chaleureux poudré-ambré, tout juste teinté de géranium, qui domine.

L'ensemble est curieux, un clair-obscur alliant une juvénile acidité à un cœur ombré et dense, presque huileux, qui rappelle Chaldée dans sa dimension cosmétique... il en partage d'ailleurs, mais en l'accentuant, l'aura de charme désuet.

L'exclusif Bois de Copaïba de la Parfumerie Générale en serait un - bien plus jeune - cousin, mais à la mode de Bretagne.

Composition: ylang-ylang, néroli, fleurs d'oranger, iris, vétiver, rose, jasmin (plus musc, vanille?)



Si Divine Folie ne capturait que des bribes de l'air du temps, Normandie, lui, est tout l'inverse: il joue tout à fait, et bien avant la lettre, la carte de l'événementiel. Cette création de 1935 a été conçue comme un parallèle au lancement du plus grand paquebot de l'époque, et du plus beau jamais construit, ce sommet de luxe et de raffinement baptisé... Normandie.

Le mercredi 29 mai 1935, à 18 heures précises, le paquebot appareille pour son voyage inaugural, Le Havre - Southampton - New York. Les passagères de première classe se voient offrir une charmante attention: une maquette numérotée du transatlantique, toujours conçue par l'architecte-décorateur Louis Süe, dans laquelle est glissée... un flacon de la fragrance éponyme, griffée Patou.

Normandie est décrit comme un ambré-fleuri, mais si cette structure est bien là, c'est plutôt sa tonalité savonneuse et surtout nettement métallique qui attire l'attention. Le départ se nimbe, comme pour nombre de ces anciens Patou, de l'œillet/girofle de l'eugénol. Mais bien vite, conjuguée à la rose et entourée d'un très léger nuage de poudre, la curieuse facette métallique s'affirme, sourde, creuse et tout juste amère, qui rappelle un peu la senteur des feuilles de géranium, accentuée, à mon nez, d'une pointe de galbanum et de vétiver.

La tonalité savonneuse-métal se poursuit longtemps, jusque dans les notes de fond qui se sucrent et se réchauffent d'une couche boisée, délicatement vanillée.

Normandie marque certes quelque peu son âge: l'infime touche de poudre, le côté savonneux sont autant de rides - mais sa colonne vertébrale fleurie-métallique interpelle, intrigue, puis bien vite fascine...

Composition: jasmin, rose, mousses méditerranéennes (plus œillet, opoponax, vanille, benjoin?)



1936. La Reprise s'amorce. Le Front populaire arrive au gouvernement, et avec lui bien des avancées sociales, dont cette formidable innovation: les congés payés!

La maison Patou partage l'enthousiasme général et crée un parfum de redécouverte de la nature, un parfum de pique-nique dans un parc par un beau jour d'avril. Son nom s'imposait de lui-même: Vacances.

Et Vacances est le plus ravissant fleuri vert qui soit, une brise printanière si délicate, si jeune, si tendre, qu'il est insensé qu'un tel bijou ait pu être retiré de la vente.

Son départ déconcerte, la verdeur du galbanum se découpant sur une note mi-herbe coupée, mi-aqueuse et végétale, qui rappelle l'eau trouble au fond d'un vase... mais bien vite, on remonte du vase au bouquet, et quel bouquet! C'est une merveilleuse brassée de lilas frais éclos dans laquelle se sont glissés de grandes grappes de jacinthe et quelques pompons de mimosa. Le vert feuillage, quelques gouttes de rosée complètent ce charmant tableau impressionniste. Vacances est un fleuri tout simple, où chaque note sonne juste. Il est l'air embaumé du printemps, les premiers pas pieds nus dans l'herbe tendre, les rayons de soleil timides dans un air encore frais. Il manque au français une expression adéquate pour transcrire l'anglais "heart-breakingly lovely": ravissant à vous briser le cœur. Rien ne s'appliquerait mieux à Vacances.

Le si beau lilas humide d'Olivia Giacobetti, En Passant, ne capture qu'une des facettes de cette merveille inexplicablement disparue.

Notes de tête: aubépine, galbanum, jacinthe
Notes de cœur: lilas, mimosa
Notes de fond: musc, bois (?)



Chez les discounters en ligne, Divine Folie est encore assez facile à trouver (en eau de toilette, parfois en extrait); Normandie est disponible ça et là, tandis que Vacances est l'un des deux plus rares sur les douze, et les prix sont généralement très élevés. Des miniatures de 6 ml des 12 fragrances apparaissent aussi régulièrement sur eBay. Une réédition modernisée du flacon-paquebot original de Normandie est sortie en 1986 (ou 89?), en édition limitée.



Test des rééditions de 1984 en eau de toilette, plus Divine Folie: test de l'extrait en réédition 1984.

Tous mes remerciements à Octavian pour ses précieux éclaircissements techniques et historiques et à Helg pour son enthousiasme communicatif sur ces beaux parfums.


Sources: brochure Ma Collection - Parfums d'Epoque 1925-1964, Interenchères, Perfumeshrine, Prodimarques.

Images: Robert Doisneau, les premiers congés payés, 1936 (Françoise Giroud); flacon de la réédition en extrait de Divine Folie (collection personnelle); Adolphe Mouron Cassandre, affiche pour le Normandie, 1935 (Wikipedia); flacon original numéroté de Normandie (Interenchères); flacon de la réédition en edt de Normandie (collection personnelle); flacon de la réédition en edt de Vacances (album de Margo sur Aromania.ru); réédition du flacon-maquette de Normandie (Prodimarques).

[Vintage] Jean Patou, Ma Collection - II - Chaldée, Moment Suprême, Cocktail



(voir ici pour le début de l'histoire de Ma Collection de Jean Patou)


1927. Jean Patou s'adresse résolument aux femmes modernes, aux garçonnes qui osent, à celles "qui jouent au golf, fument et conduisent à cent vingt kilomètres/heure" (ainsi qu'il le dira au sujet du premier parfum unisexe, Le Sien, qu'il lancera en 29). L'heure est aux sportives, au grand air. Jean Patou répond par le sportswear, les maillots de bain en tricot.

Après des siècles d'adoration des carnations d'albâtre, la mode passe soudain au bronzage. La petite histoire veut que ce soit Mademoiselle Chanel, grande rivale de Patou, qui en ait lancé la vogue, après un bronzage accidentel lors d'un périple en yacht (les faits semblent plus nuancés). C'est en tout cas Jean Patou qui est le premier à rebondir sur la vague, en lançant le premier produit solaire: l'Huile de Chaldée. Pourquoi lui avoir donné le nom des antiques terres du sud de la Babylonie? Une seule source explique qu'il y vivait "une femme au teint d’or d’une beauté légendaire"... mais manifestement pas légendaire au point d'en laisser trace ailleurs. La question reste posée.
Quoi qu'il en soit, il faut croire que la senteur de l'huile, mêlant la fleur d'oranger à la jacinthe, a séduit ses utilisatrices, tant et si bien qu'en 1927 toujours, Henri Alméras en composera une déclinaison en parfum, tout simplement appelée Chaldée.

Et Chaldée est d'une beauté addictive, grisante. Sa sensualité, désuète mais réelle, quoiqu'à mille lieues des épices, de la vanille, des muscs qui l'incarnent aujourd'hui, touche au subliminal. Difficile, en le portant, de ne pas humer compulsivement ses poignets, de s'enivrer de son propre sillage...

Fleur d'oranger, jacinthe, jasmin, ambre sont présents, mais à vrai dire, les notes se fondent en un alliage parfaitement lisse, un voile dense et sombre qui tient effectivement du cosmétique, lorgnant parfois vers l'âcre, mais surtout profondément baumé et ambré, d'abord plutôt crémeux, ensuite plutôt poudré, et toujours chaleureux. Dans la composition figure aussi, en petite proportion, cette fameuse matière caractéristique de l’ambre solaire, le salicylate de benzyle, au départ utilisé pour ses propriétés filtrantes puis tellement associé par les consommateurs à la senteur de leur produits solaires qu'il n'y a plus été incorporé que pour cette odeur, balsamique, une odeur de "sable chauffé par le soleil"1.

Cette senteur d'épiderme cosmétiqué, à peine caressé de fleurs, perdure longtemps en ligne droite avant de s'incurver légèrement vers une tonalité ambrée un peu plus intense, très poudrée et tout juste sucrée, dans laquelle converge la chaleur résineuse de l'opoponax.

Chaldée pourrait être classé comme un oriental doux, un ambré-fleuri... mais il ne ressemble à nul autre.

Composition: jacinthe, narcisse, lilas, fleurs d'oranger (plus jasmin, muguet, vanille, opoponax, ambre?)



1929. Les Années Folles jettent leurs derniers feux dans une extravagante frénésie, ignorantes des nuages de la Crise qui vont bientôt tonner. Jean Patou, dandy, noceur, flambeur, parfaite incarnation de l'air du temps, rend hommage en parfum à ce Paris endiablé, un Paris qui vit son Moment Suprême...

Et cette célébration est un bien bel opus: dans son livre Les sens du parfum, le grand parfumeur Guy Robert, créateur entre autres de Calèche d'Hermès, cite Moment Suprême comme l'un des chefs d'œuvre d'Henri Alméras, avec - bien entendu - Joy pour Patou, et Fruit Défendu pour les Parfums de Rosine. Selon Octavian Coiffan, historien du parfum, Moment Suprême avait par ailleurs été inspiré par une création précédente pour les Parfums de Rosine.

Dès lors qu'il s'agit d'exubérance débridée, la lavande n'est peut-être pas la première note à venir à l'esprit, mais celle-ci est du moins traitée sur un mode inhabituel. Oublions les lavandes médicinales, froides ou masculines: celle de Patou est une lavande chaleureuse, moelleuse, joliment sucrée. Elle se coiffe d'une tête citronnée-amère de bergamote dans la réédition, tandis que ma cologne vintage entre à peu près directement dans le vif du sujet. Mais une fois les premières notes de tête envolées, les deux coïncident parfaitement, preuve si besoin en était que les formules d'origine ont bien été respectées - qu'attendre d'autre de Jean Kerléo, futur fondateur de l'Osmothèque, le conservatoire du parfum?

L'histoire que raconte Moment Suprême est toute lavande, sucrée, enrobée d'une délicate vanille et saupoudrée de girofle. A mi-parcours, la fleur se réchauffe au point d'atteindre la teinte presque réglissée des champs de lavande brûlés de soleil, mais sans leur sécheresse: l'ensemble reste globalement doux, légèrement ambré, avec une ombre de jasmin.

Le grand succès qu'a connu Moment Suprême, notamment aux États-Unis, s'explique aisément: c'est un très beau parfum, et un vrai plaisir à porter.
Pour un Homme de Caron est peut-être la lavande qui s'en approche le plus aujourd'hui, mais ce n'est encore que d'assez loin...

Notes de tête: lavande, géranium, girofle, bergamote (plus citron, mandarine, néroli?)
Notes de cœur: jasmin, rose de mai, ylang-ylang, lilas, jonquille, iris (?)
Notes de fond: ambre, épices, vanille, santal, musc, miel, héliotrope, civette, mousse, benjoin (?)



1929 toujours (bien que la vaste majorité des sources situent la chose en 1930)2.
Jean Patou reçoit ses clientes dans les salons de son hôtel particulier parisien. Pour éviter que les messieurs ne s'y ennuient, il fait installer un somptueux bar à cocktails... puis il a une idée: pourquoi ne pas proposer, sur le même modèle, une amusante nouveauté - un bar à parfums?

Henri Alméras crée alors trois fragrances de base, étroitement apparentées, les chyprés-verts Cocktail Dry, Cocktail Sweet et Cocktail Bitter Sweet. Dans le bar, ils seront accompagnés de sept huiles essentielles dans des fioles baptisées "angosturas"; à la cliente alors de mélanger le tout sur place, selon son humeur, pour composer son propre parfum personnalisé.
Le bar à parfums lui-même sera commercialisé, en trois formats (le Grand Bar, complet, le Petit Bar, avec trois angosturas, et le Baby Bar).

Le parfum appelé Cocktail tout court, celui qui figurera parmi les douze rééditions de 1984, n'est donc pas stricto sensu un parfum d'époque, mais une légère réinterprétation par Jean Kerléo, un chypré vert (certains disent fruité) basé de très près sur Cocktail Dry.

Ce Cocktail est, à vrai dire, curieux. Il présente effectivement une belle structure classique de chypre vert, penchant quelque peu du côté aromatique3, mais l'accord boisé-mousse de chêne caractéristique est ici en sourdine. Une lavande ténue, nuancée de l'acidité du citron et de la verte et menue amertume agrumesque du petit-grain arrive en tête, se prolonge quelque peu... mais dans ce Cocktail, comme dans plusieurs autres parfums de Ma Collection, la senteur finale ne ressemble pas vraiment à la somme de ses parties.

Le cœur, toujours vert et citronné, légèrement amer et plutôt médicinal, rappelle ces apéritifs où un bouquet de plantes sauvages baigne dans la bouteille. Et si "fruité" il y a, ce serait d'un doigt à peine, et à la manière de ces fruits exotiques goûtés pour la première fois, à la saveur intrigante et indéfinissable. Plutôt sec mais sans excès, Cocktail s'additionne d'un mince trait de poudre, qui se réchauffe à peine, en fin de tenue, d'une infime tonalité sucrée.

Il émane de cette composition classique une certaine désinvolture étudiée, une légèreté élégante qui rappellerait l'univers de F.Scott Fitzgerald.... cheers!

Composition: citron, petitgrain, lavande (plus géranium, girofle, rose, jasmin?)



1 - ainsi que l'explique Sylvaine Delacourte
2 - ces différences de date s'expliquent par le jalon considéré: s'agit-il de la date de la conception ou de la date de commercialisation?
3 - compositions contenant des herbes aromatiques: lavande, sauge, menthe, romarin, thym, etc., souvent associées à des notes hespéridées et/ou épicées, fréquentes dans la parfumerie masculine.




Chez les discounters en ligne, Chaldée est encore dénichable ça et là (en eau de toilette et même en extrait); Cocktail est assez difficile à trouver; Moment Suprême, lui, semble avoir pratiquement disparu, mais des flacons anciens sont ponctuellement mis en vente sur eBay, à des prix semble-t-il raisonnables. Des miniatures de 6 ml des 12 fragrances apparaissent aussi régulièrement sur eBay.
NB: au moment des rééditions est sorti un coffret spécial réunissant quatre miniatures 6 ml; Moment Suprême y rejoint le trio Amour Amour - Que Sais-Je? - Adieu Sagesse.



Chaldée: test de la réédition de 1984 en edt; Moment Suprême: test de la version cologne vintage (flacon d'origine) et de la réédition edt; Cocktail: test de l'édition 1984 en edt.

Tous mes remerciements à Octavian pour ses précieux éclaircissements techniques et historiques et à Helg pour son enthousiasme communicatif sur ces beaux parfums.



Sources: Octavian Coiffan, Prodimarques, brochure Ma Collection - Parfums d'Epoque 1925-1964, Natperfume, site de la maison Patou, Esprit de Parfum, Bois de Jasmin, Perfumeshrine, blog de Luca Turin.

Images: George Hoyningen-Huene, mannequin portant un maillot de bain Jean Patou, Vogue, 6 juillet 1929 (via Glamoursplash), publicité originale de l'Huile de Chaldée (Chez Vicky), flacon de la réédition en extrait de Chaldée (collection personnelle); publicité de 1942 pour Moment Suprême, illustration de Boris Artzybasheff (Pink Manhattan), le Grand Bar (VirtualGarden), publicité de 1952 pour Cocktail, illustration de Guy Maynard (Paper Pursuits), réédition de Cocktail (Perfume Smelling Things), coffret de miniatures (Vivastreet).

[Vintage] Jean Patou, Ma Collection - I - Amour Amour, Que Sais-Je?, Adieu Sagesse


1925: année faste pour le couturier Jean Patou.
Ses collections s'arrachent. Il habille la reine d'Espagne, Louise Brooks et Gloria Swanson. Sur les courts, Suzanne Lenglen arbore son monogramme.

Arrive l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes.
Le salon, qui célèbre le triomphe de l'Art déco, entend mettre en avant l'art de vivre à la française, la mode, le luxe. Coty, Pivert, Lubin seront de la partie. Guerlain y présentera un certain Shalimar.
Et Jean Patou va frapper un grand coup: il y fera son entrée dans la parfumerie, en présentant non pas une, mais trois fragrances simultanément.
Leurs noms? Les intrigants "Amour Amour", "Que Sais-Je?" et "Adieu Sagesse".

Écoutons l'explication du petit-neveu du couturier, Jean de Moüy:
Les trois parfums racontaient une histoire d'amour: Amour-Amour évoque le début de la liaison. Que Sais-Je? traduit une interrogation: "Qu'arrive-t-il? Les choses deviendraient-elles sérieuses?" Le troisième, Adieu Sagesse, marque la décision: "Oublions la sagesse!".
A vrai dire, Patou allait plus loin, et l'histoire d'amour contée ici éclot dans le contexte débridé des Années Folles. Si Amour Amour est bien l'instant où le cœur bat, le premier moment de flirt, et Que Sais-Je? celui de l'hésitation, Adieu Sagesse est celui où... le corps s'abandonne.
Ainsi que le disait le créateur, "Il faut vivre toutes les vertus et tous les péchés"...

Curieusement, chacun des parfums s'adresse aussi à un type de femme différent, selon sa... couleur de cheveux. Êtes-vous blonde? Amour Amour est pour vous. Que Sais-Je? est pour les brunes (beaucoup de sites donnent l'association inverse, mais la publicité d'époque ne laisse aucun doute). Adieu Sagesse, lui, est réservé aux rousses.
(Cet angle de promotion n'est pas unique dans l'histoire de la parfumerie: dix ans plus tard, Guerlain lancerait la très belle série de publicités "are you her type", illustrée par Élise Darcy, où chacun de leurs classiques sera associé à un type physique différent.)

Pour ses trois parfums, Jean Patou s'est d'emblée adressé aux meilleurs. A la composition, ce sera Henri Alméras, grand parfumeur grassois déjà créateur des Parfums de Rosine, le volet fragrances du couturier Paul Poiret. Pour le flaconnage, il fera appel au célèbre tandem Louis Süe, architecte-décorateur, et André Mare, dessinateur, qui conçoivent un flacon allongé, au bouchon en forme de pomme de pin (ou de framboise?).


Amour Amour, ce premier frémissement du cœur, est un bouquet floral où le jasmin domine. Clair et délicat, et par ailleurs d'allure classique, il a un charme à vrai dire joliment désuet. Avec le recul du temps, il semble aujourd'hui avoir été destiné à une jeune fille en fleurs, douce et insouciante, qui est depuis lors devenue grand-mère...
Il commence fraîchement, par une amertume de bergamote mêlée d'une acidité de citron. On a parfois mentionné un départ fruité - il est vrai que la composition cite du cassis - mais il n'est pas évident du tout, à mon nez.
Le jasmin prend très rapidement le dessus, marié à sa partenaire traditionnelle, la rose, au début en sourdine. Ce jasmin est clair, propre, assez perçant au départ, et surtout... nettement savonneux. Une note d'abord discrète, puis de plus en plus affirmée d'œillet apporte un peu de crémeux poudré, une infime pincée de girofle; elle sera finalement rejointe par un petit muguet joyeux.
La tonalité savonneuse va se poursuivre en s'amenuisant jusqu'aux notes de fond, doucement fleuries.
S'il fallait absolument le comparer à un parfum actuel, je dirais qu'il tendrait peut-être - de très loin - vers Joy, version eau de toilette, ou à la rigueur (et de plus loin encore) de jasminés savonneux comme Liù de Guerlain.

Notes de tête: bergamote, cassis, narcisse (plus citron, néroli, fraise?)
Notes de cœur: jasmin, rose, œillet (plus lilas, ylang?)
Notes de fond: miel, musc, civette, vétiver, héliotrope (?)


Que Sais-Je?
Pardi, je sais en tout cas que ce parfum-là est un bijou! Andy Tauer, parfumeur indépendant suisse, le classe d'ailleurs parmi les 10 parfums à sentir une fois dans sa vie...
Que Sais-Je? est un chypré-fruité, un vrai de vrai, et de la plus belle eau. Des fruits jaunes aigrelets ouvrent durablement la danse, mais ils sont suivis de près par une abondante mousse de chêne, boisée, un peu amère et terreuse, qui vous prend de nets relents de noix ou de noisette. Le crémeux du cœur floral, œillet en tête, vient velouter le tout, équilibrer la mousse de chêne, la saupoudrer d'épices très douces, et l'harmonie, s'effeuillant graduellement de ses fruits et touchée d'un filet de miel sombre, se fait irrésistible. Même si la comparaison ne me saute pas immédiatement au nez, je vois où certains y sentent un côté chocolat-gianduja, il en a le crémeux et le corsé... mais cette tonalité gourmande, qui s'accentue au fil du temps, n'est que l'une des cordes à l'arc de Que Sais-Je?, qui la glisse comme une œillade au cœur de son élégance de garçonne sûre d'elle, pleine de caractère. En fond, la belle ose même pimenter ses derniers accents de marron glacé de langoureuses notes animales... je verrais bien plutôt l'hésitation qu'est censée évoquer ce parfum dans le chef de la proie: pourra-t-elle résister?
On a souvent rapproché Que Sais-Je? de Femme de Rochas, mais j'avoue préférer la très belle version de Patou.

Notes de tête: pêche, abricot, fleurs d'oranger
Notes de cœur: jasmin, rose, œillet, iris
Notes de fond: miel, noisette (?)


Adieu Sagesse est une interprétation olfactive des plus littérales de son nom: il est exubérant et rieur, comme une Marie-Antoinette déguisée en bergère, jetant follement sa couronne par-dessus les moulins.
Il est classé comme "soliflore gardénia", mais pendant longtemps, je n'y trouve pas la moindre trace de la capiteuse fleur blanche. En lieu et place, il fuse d'un puissant départ vert pomme, vif, pétillant et joyeusement acide, qui rappelle la rhubarbe. S'y révèle bien vite un œillet affirmé, à peine touché de girofle, qui va prendre de plus en plus d'ampleur.
Ce n'est qu'après plusieurs heures, une fois la croquante verdeur un peu atténuée, que les différentes notes s'agencent pour former l'illusion d'un gardénia, comme les petites touches pointillistes d'un Signac ne révèlent le sujet de la composition qu'à distance. Un gardénia peint par Arcimboldo, en quelque sorte... En fin de tenue, il s'accentue dans cette voie et perd toute sa gaîté en s'alanguissant, prenant le cireux épanoui de la tubéreuse.
L'ensemble est d'une surprenante modernité, au contraire des deux autres membres du trio.
Ne l'ayant jamais senti moi-même, je ne me prononcerai pas, mais Octavian de 1000Fragrances compare Adieu Sagesse à D&G Feminine.

Notes de tête: jonquille, néroli, muguet (plus bergamote, cassis?)
Notes de cœur: œillet, tubéreuse, opopanax (plus jasmin?)
Notes de fond: musc, civette (plus vétiver?)


Ce triple lancement remportera un grand succès, et Jean Patou continuera donc son chemin dans le monde de la parfumerie. Amour Amour, Que Sais-Je? et Adieu Sagesse resteront longtemps au catalogue de la maison, avant de finir par se retirer discrètement.

En 1984, Jean Kerléo, parfumeur intégré de l'époque chez Patou, sera chargé de recréer à l'identique douze anciens grands parfums de la maison, avec leurs formules originales (il y en a bien officiellement douze, deux autres sont apocryphes).
Au rang de cette série de rééditions, baptisée Ma Collection, figurera naturellement l'histoire d'amour en trois temps.
Chacune de ces rééditions a été proposée en deux concentrations: eau de toilette (vapo 50 ml ou flacon splash 75 ml) et extrait (flacon 30 ml, accompagné d'un foulard assorti aux motifs de la boîte du parfum); un coffret rassemblant des miniatures de 6 ml d'eau de toilette des douze fragrances a été édité par la même occasion.
Leur résurrection n'a hélas été que temporaire, et aujourd'hui, elles ont de nouveau disparu...


Pour information, il est encore possible de trouver certaines des références, généralement les versions eau de toilette en flacon splash, chez les discounters en ligne, surtout américains (certains livrent en Europe), les prix variant selon leur rareté. Adieu Sagesse est parmi les plus faciles à dénicher; Amour Amour apparaît rarement; Que Sais-Je?, lui, est devenu à peu près introuvable. Les miniatures de 6 ml des douze fragrances apparaissent par ailleurs régulièrement sur eBay.



Test des rééditions de 1984 en version eau de toilette, plus Amour Amour: cologne vintage.

Tous mes remerciements à Octavian pour ses précieux éclaircissements techniques et historiques et à Helg pour son enthousiasme communicatif sur ces beaux parfums.



Sources: Michael Edwards - Parfums de légende. Un siècle de créations françaises, Annick Le Guérer - Le parfum, des origines à nos jours, brochure Jean Patou Ma Collection - Parfums d'Epoque 1925-1964, Prodimarques, Musée International de la Parfumerie, site de la maison Patou, Perfumeshrine, 1000Fragrances, The Scented Salamander.

Images: Louise Brooks en 1925 (LittleRedGlass), Miniatures, Einestages, Fragrantica, VirtualGarden, collection complète de la réédition d'Adieu Sagesse (Jardin d'Arômes).